feu rouge

 

Non mais c'est pas possible ! Je les aurai tous, ces bon sang de feux rouges !... C'est extrêmement rare que ce soit à ce point-là. D'habitude, j'ai le premier mais ensuite tous les verts s'enchaînent. Ce doit être à cause de Philibert, mon voisin qui est parti juste avant moi. Il roulait trop lentement !... C'est quand même étrange ! Un signe ? Peut-être un avertissement... Non mais, t'es sérieuse, ma fille ?...

Allons bon, c'est quoi ce bouchon ? ...

A l'intersection de la Swann street et de la New Hampshire Avenue, un accident. Deux ambulances sur le départ clignotent et mugissent. Un policier énervé me fait signe pour que je tourne sur la gauche, ce qui me ralentit davantage car je dois rattraper Dupont Circle et la Connecticut Avenue cinq rues plus loin. Comble du comble, lorsque j'arrive à Bethesda, ma place dans le parking est prise ; je suis vraiment furieuse. ! Je note le numéro de la voiture mais finalement renonce à m'adresser à Sally, à l'accueil du hall, vu la presse devant son bureau. Passant mon badge à toute vitesse, je me heurte à la barre qui ne s'ouvre évidemment pas. Gus présente le sien et nous passons tous les deux ensemble avec un clin d'oeil au gardien. Gus peut tout se permettre. Me prenant par le bras, il me considére : "Tu es écarlate, visiblement sur le point d'exploser. Tu es décoiffée. Ton manteau est de travers et ce classeur n'arrivera pas entier à l'étage. Tu devrais te refaire une beauté et reprendre tes esprits. L'enjeu est important, ce matin, non ?..." Et là-dessus il me plante. Gus est un mufle. Je crois qu'il m'aime bien mais franchement... c'est un mufle ! Je regarde ma montre : encore quatre minutes avant que la réunion ne commence... Je file aux toilettes : un peu d'eau sur les joues, peigne, rouge à lèvres, rectifier le manteau, rentrer les fiches et diagrammes dans le classeur... Je sors rapidement. Mais j'ai aussi besoin d'un café avant de monter : je ne pourrai pas le prendre en haut... Aller à  la machine à café du hall, qui marche pour une fois, et enfin, je prends au pas de charge la direction de l'ascenseur. Brusquement, sans voir d'où il déboule... je rentre en collision avec un malotru inconnu. Mon classeur voltige et les feuillets inondent le sol comme feuilles mortes, et pire, je dégouline de cafe latte vanilla... L'inconnu s'excuse, rassemble les pages et me les tend. Il m'accompagne aux toilettes dont je viens de sortir. Tandis que je brosse mon manteau que finalement je retire plus en colère que jamais, je l'entends me crier de derrière la porte combien il est désolé, qu'il est en retard pour un rendez-vous essentiel, qu'il ne connait pas encore très bien le building et a même oublié à quel étage il doit se rendre. En plus, il a sans doute pris la place de quelqu'un sur le parking. C'en est trop ! Bondissant comme une furie, je sors pour lui dire en plein visage " la mienne , sans aucun doute !" J'ajoute combien il est en dessous de tout, inconséquent, maladroit, totalement idiot et qu'il ne fera pas long feu dans son "nouveau" job ! Il a l'air vraiment navré et il me désarme complètement en me demandant de l'aider...

Sans perdre de temps, nous sommes enfin montés dans l'ascenseur. Je lui ai demandé chez qui il se rendait. "Parkles and Briggs". Cela me laissa sans voix car c'était là où je travaillais. J'allais dire combien c'était drôle et idéal pour lui d'être "tombée" sur moi lorsqu'un affreux pressentiment suivi d'un doute encore plus invalidant me fit pâlir et me donna l'envie de disparaître par la trappe, tout au moins le désir de descendre à l'étage suivant. Mais j'avais déjà appuyé machinalement sur le bouton 24 et de toutes façons, je devais absolument être au boulot ce matin, coûte que coûte... M'accrochant désespérément à mon dossier et avalant ma salive pour parvenir à être audible, je glisse : "Et vous êtes ?... La réponse fuse :"Thomas Briggs."

J'avais espéré que c'était l'homme de ménage, mais le costume me disait que ce n'était pas, ou alors, un chauffeur, un stagiaire, le bibliothécaire, un dessinateur, un coursier, tout mais surtout pas ça, .. Voici que j'avais traité d'idiot et d'incompétent... mon boss ! Simon Briggs devait nous présenter ce matin son fils Thomas qui prendrait la direction de la filiale qu'il créait et dont je devais être la documentaliste... Je ne sais plus où me mettre. Je prie pour que l'ascenseur tombe en panne mais inexorablement il monte lentement vers son but : les Bureaux Parkles and Briggs au vingt-quatrième étage ! Après un dernier sursaut, le voici immobile. Thomas Briggs me demande si je descends aussi. Je fais signe que non et appuie rapidement sur le 25. La porte se referme sur ma liquéfaction... Qu'est-ce que je vais faire ? Redescendre avec lunettes et perruque ?... Téléphoner que je suis malade ?... Lentement, blanche comme craie - facile lorsqu'on est rousse - je redescends par l'escalier, le ventre noué, les jambes caoutchouteuses... Je pourrais m'inventer une jumelle... Le manteau parfumé au caffe latte vanilla dit le contraire ; je le laisse sur les marches. Je pousse enfin la porte vitrée des bureaux P and B au bord de l'évanouissement : je vais donc être virée d'un travail que j'adore. Cette équipe est merveilleusement soudée et nous allions faire du si bon boulot ensemble ; j'en ai les larmes aux yeux.

"Mais qu'est-ce que tu fous, bon sang, hurle Gus en me saisissant par le bras et en m'entraînant vars la salle de conférences. Ils sont là ; on n'attend que toi !"

"Je ne peux pas."

"Arrête ! Foutaises ! Tu es la meilleure, tu vas lui prouver qu'on peut y aller à fond, Go, ma belle !"

Et je me retrouve, empourprée derrière mes cheveux si facilement reconnaissables, avec mon dossier dans mon classeur dérangé, bien en vue, devant onze personnes attablées dans un silence qui me paraît durer des siècles. Lorsque je lève enfin la tête c'est pour voir le sourire espiègle du boss. "Asseyez-vous avec nous, Sandy Wessler. On m'a dit grand bien de votre travail et je peux affirmer à tous...

Je ne vais pas vous mettre ici tout le discours de Thomas, mais simplement vous dire qu'il est franc, direct, gentil et plein d'humour, qu'il a souligné que grâce à nos compétences, notre habileté, notre intelligence, nous ferions du bon boulot longtemps ensemble et il a même ajouté à voix basse, en venant jusqu'à ma place pour prendre mon dossier...  "Et plus, si affinités !"

 

© Lakévio