André Kohn peintre russe

 

Ça a débuté comme ça. La riche idée de Coralie d'offrir à son oncle pour Noël une figurine d'albâtre !... Et elle avait eu le malheur d'ajouter qu'il lui avait été dificile de choisir car il y en avait toute une collection !... Evidemment, comme oncle Gustave l'avait beaucoup appréciée, on avait, sur le coup, trouvé l'idée excellente. Immédiatement il l'avait installée sur une étagère de sa petite bibliothèque en bois précieux tout en annonçant qu'il faudrait lui trouver une place plus adéquate.

En fait, c'est dès le début de l'année que tout s'est gâté...Lors des voeux, Oncle Gustave nous montra fièrement le meuble vitrine qu'il venait d'acquérir dans lequel trônaient quatre statuettes. L'oncle était vraiment satisfait et tout en se frottant les mains, félicita encore une fois Coralie pour avoir été l'initiatrice d'une collection qui le passionnait. Si elle n'en était encore qu'aux prémices, elle promettait de longues heures de bonheur... La bouche de Coralie s'était arrondie d'étonnement et elle avait demandé à notre oncle s'il était absolument certain de la matière et de la provenance. Gustave avait rougi et tiré sa moustache. Naturellement, avait-il répondu d'un ton sec.

C'est alors qu'en aparté Coralie me dit :

- Tu sais combien coûte une seule de ces statuettes ? L'oncle est en train de faire une folie !

Quand elle m'eut glissé le prix véritable - elle l'avait eu au rabais, m'assura-t-elle - de son cadeau à l'oreille, j'en fus estomaqué. Je décidais de vérifier moi-même au magasin d'antiquités  et ce que Coralie avait annoncé était la parfaite réalité. Oncle Gustave avait donc une "danseuse" qui allait lui coûter fort cher...

Pendant quelques semaines, Oncle Gustave fut impossible à joindre. C'était tout à fait inhabituel car notre oncle ne s'absentait que rarement et nous étions inquiets en cet hiver de le savoir malade. Je décidais, à la mi-février, de passer chez lui, Boulevard Saint-Germain.. Berthe Polant, sa femme de charge, m'ouvrit volontiers et me rassura, m'affirmant que Monsieur était simplement occupé "à la boutique"... Quelle boutique ?... Madame Polant haussa les épaules ; elle ne savait pas où se trouvait la boutique de Monsieur...

L'expression m'avait amusé mais je n'aurais pas dû. En sortant, j'eus l'impression que j'avais vu quelque chose d'inhabituel dans l'appartement. Je remontais donc l'escalier et sonnais. Berthe m'ouvrit. Je remarquai alors que l'entrée était singulièrement dépouillée. M'avançant, je découvris que le salon et la salle à manger avaient aussi été à moitié vidés de leur mobilier et que les miroirs et tableaux en avaient déserté les murs... 

- Mon oncle déménage ?

- Oh non, Monsieur Charles ! Il rentre tous les soirs de la boutique...

Trouvant cela de plus en plus étrange, je poussai la porte de la chambre de mon oncle. Elle était quasi vide aussi. Restaient le lit, une armoire totalement intransportable et un fauteuil placé devant la fameuse vitrine que Gustave avait achetée en fin d'année et dans laquelle se serraient... une cinquantaine de figurines d'albâtre ! Sorti furieux de l'appartement du Boulevard Saint-Germain, sur une intuition, j'appelai ma soeur Coralie depuis le café du coin, lui demandant l'adresse de l'antiquaire où elle avait trouvée la statuette et lui suggérant de m'y rejoindre.

Mon intuition était bonne : l'oncle avait négocié "la boutique" de l'antiquaire ! Notre surprise eut l'air de bien l'amuser. Il jubilait et se frottait les mains de contentement en arpentant l'espace fort encombré. Coralie était stupéfaite : sur les quelques meubles anciens, tables et commodes, dans les armoires et bibliothèques, il n'y avait plus que... des statuettes. Evidemment nous n'avons pu que l'accabler de reproches, parler d'extravagances, de folie, de désastre, de ruine. L'oncle se mit alors très en colère.

- Charles, je ne te dois rien. A toi non plus, Coralie. Pas plus qu'à Gilbert et Emilie. Vous n'êtes pas assez sentimentaux pour comprendre l'attrait et la joie que je retire de cette collection... Oui, j'ai hypothéqué mon appartement. Et certes, vous n'aurez rien, mais après ?... Je me moque des meubles de famille, et vous n'en avez pas besoin, non ? Et si vous pensez que vous retirerez quelque chose de ma collection... Rien ! Rien du tout ! Ah ah ! Mon notaire a charge de la transmettre à un musée... Voilà, c'est dit ! Maintenant, sortez et ne revenez plus !

Il nous ferma sa porte.

Nous avons essayé de lui envoyer amis et médecins. Nous avons pris conseil auprès d'un avocat et contacté notre notaire. Il n'y avait rien à faire. Nous téléphonions à Madame Polant pour prendre des nouvelles malgré tout mais bientôt elle eut ordre de ne pas nous répondre. Nous passions en cachette devant la boutique pour vérifier la santé de Gustave. Il dut nous voir car il fit mettre de grands rideaux sur la porte et les vitrines. Cela lui était égal de cacher le magasin au public : il ne faisait aucune affaire, il "collectionnait"... Nous en fûmes réduits à hanter les antiquaires, espérant le surprendre et cela arriva deux ou trois fois. Gustave n'était plus l'Oncle Gustave mais un vieillard fébrile et négligé, bavant devant la moindre figurine d'un "confrère"...

Un soir de novembre, la bonne nous avertit que notre oncle venait de succomber à une crise cardiaque.  Le matin même, le bris d'une de ses statuettes, la toute première, celle de Coralie, l'avait bouleversé. Il y avait vu un mauvais présage. Il s'était effondré dans son fauteuil et avait dit à Berthe Polant :

- C'est fini, je n'ai plus la main ; elles ne m'aiment plus...

Elle l'avait trouvé tout froid, au soir, en lui apportant son dîner.

A l'exception de la chambre, l'appartement du Boulevard Saint-Germain était entièrement vide. Nous apprîmes rapidement que l'antiquaire avait racheté l'hypothèque... Financièrement, il restait à peine assez au vieil homme pour régler ses funérailles.

En fait, Madame Polant déléguée par la famille avait été la seule à suivre le corbillard.

 

© Lakévio