paul rafferty

 

 En cas d'urgence, c'était le raccourci. Ce matin-là, c'était évident. Le bus n'en finissait plus de se traîner parmi les voitures rue de Rivoli. Je suis donc descendue à Palais-Royal et je me suis hâtée vers les Tuileries. Traverser le jardin est toujours un bonheur, sauf sous un soleil écrasant quand on mange la poussière des allées ou par temps de pluie quand la terre colle aux chaussures. Ce matin-là, c'était parfait. L'automne naissant faisait resplendir les grands arbres. La lumière encore pâle de l'heure tombant sur les premières feuilles jaunies donnait à l'âme l'envie de palpiter. Tout en trottinant, j'admirais les frondaisons colorées. Les feuilles hésitaient encore à se laisser aller, s'offrant à un dernier panache avant l'heure du sommeil. J'aime l'automne et ses couleurs. Je humais l'air à grandes goulées, frais, légèrement humide et empli de senteurs et bien sûr je songeais à l'entrée en automne en Auvergne, le rougeoiment des vignes, les taches de couleur dans les vallées, le frémissement des arbres dorés, les tapis de feuilles mortes en sous-bois, les bouquets de feuillage illuminant le séjour, les marrons luisants dans la poche... J'ai souri à ces moments partagés avec ma mère qui trouvait que septembre était le plus beau mois de l'année.

Je m'étonnais encore du peu de feuilles dans les allées lorsque je vis le petit tracteur du jardinier et les tas bien alignés qui attendaient son passage. A Paris, la nature est rapidement domptée dans les jardins. J'eus soudain envie de nature sauvage et me promit d'aller au bois en fin de semaine. Puis j'aperçus un beau tapis orange qui avait échappé pour quelques heures encore au ratissage. Je ne résistai pas à l'envie de marcher dessus. Quittant l'allée pour gagner la pelouse, je découvris que deux petits enfants avaient eu la même idée. Le cartable sur le dos, ils couraient en soulevant les feuilles avec leurs bottes. Retrouvant mes six ans, j'allais jouer avec eux. Je les aidais avec leur mère à choisir de belles et larges feuilles pour apporter à la maîtresse. Lorsqu'ils partirent, je me rendis compte que je m'étais sérieusement retardée. Le musée allait ouvrir et je ne serai pas à mon poste au guichet... Il me fallait encore traverser la moitié du Jardin...

Je ne sais pas comment c'est arrivé. J'étais confiante dans ma rapidité et je courais, un bouquet de feuilles à la main. Le musée se dressait devant moi, j'étais déjà sur l'esplanade.  Soudain, je n'ai plus vu ni le bassin, ni les arbres, mais le ciel bleu qui basculait au-dessus de moi. J'ai senti une douleur fulgurante à la cheville et j'ai entendu le bruit que faisait ma tête sur le ciment, puis plus rien...

Je me suis réveillée dans l'ambulance. Un pompier me tenait la main que je lui ai retirée aussitôt, ne réalisant pas ce qu'il faisait ni où j'étais. Il me l'expliqua sans doute mais ce dont je me rappelle, c'est qu'il a dit :

- Vous étiez bien jolie, étendue sur la terre, recouverte des feuilles tombée sur vous. On aurait dit un tableau...

Machinalement je lui ai rétorqué : Millais ?

- Exactement, a-t-il répondu. Sans l'eau, mais tant mieux !... Et nous avons ri.

Je suis restée en observation la journée et la nuit à l'hôpital. Le soir même j'avais la visite de mon pompier dès la fin de son service et j'en eus beaucoup de plaisir. Mon compagnon me ramena plâtrée à la maison ; j'étais en congé de musée pour quelques semaines. Mais à peine deux jours plus tard je reçus un magnifique bouquet automnal et sur la carte qui l'accompagnait un numéro de téléphone avec un prénom : Marc. Je n'ai pas hésité longtemps parce que Daniel ne m'avait pas offert de fleurs, parce que je m'ennuyais, parce que Marc avait un beau sourire, parce que j'aimais l'automne... J'ai appelé et il est venu me voir. Il m'avait apporté un livre sur l'automne vu par les peintres. Il aime beaucoup la peinture et avant d'être pompier avait étudié aux Beaux-Arts. Quand je suis retournée au travail, il est venu me voir et depuis nous avons visité ensemble quantité d'expositions. J'ai quitté Daniel.

Ce matin, c'est le premier jour de l'automne. Il y a presque un an que j'ai rencontré Marc. Je sais qu'il m'attend devant la mairie du IVe. Mon bouquet, vous l'avez deviné, fleure bon ma saison préférée. Je m'installe dans la voiture de Flora, mon témoin ; je ne vais pas risquer de tomber à cause de ma cheville faible même si je sais qu'un pompier attentionné prendra soin de moi tous les jours de ma vie...

 

© Lakévio