david hettinger - chenoa-and-bear

 

Sa mère lui avait dit de mettre les habits du dimanche et d'attendre bien tranquille au salon... On allait venir la demander ; elle n'aurait qu'à dire oui tout de suite et tout rentrerait dans l'ordre. Philomène ne savait pas bien de quel ordre il s'agissait. Ni qui allait la demander, ni pourquoi. Sauf si... Et Philomène se mit à rêver...

Paule, la mère, regardait sa dernière fille derrière la porte vitrée. Elle serrait les poings, partagée entre la pitié et la rage. Il avait fallu qu'elle mette au monde sa huitième fille à un âge avancé et bien sûr Edmond le lui avait reproché ! Et il ne s'était jamais occupé de la pauvrette. Du jour où on lui avait dit qu'elle était attardée, il n'avait jamais plus osé la regarder. Philomène, sa Philomène, son vilain petit canard pourtant si joli et si doux. Heureusement que ses soeurs l'aimaient et avaient pris soin d'elle car il avait bien fallu qu'elle-même ne montre pas trop d'affection à cause d'Edmond... Mais au moins, cela avait calmé ses ardeurs et il l'avait laissée tranquille de peur d'avoir un autre vilain canard ; elle était si féconde...

Rosamonde arrivait. Au moins Paule ne se sentit plus si seule face au cauchemar. Célia était là aussi, la soeur que Philomène préférait car c'était la fille dévouée qui n'avait jamais quitté la maison. Toutes deux pourraient expliquer, faire entendre raison à la benjamine. C'était délicat. Mais il fallait bien faire quelque chose ! Si Edmond était encore là... Qu'est-ce qu'il aurait fait Edmond, au juste ?...

Philomène songeait. Elle se rappelait la pluie battante qui l'avait surprise alors qu'elle sortait de chez Madame Ducastin où elle avait apporté les derniers draps brodés pour le trousseau de Cécile, leur fille. Elle s'était abritée maladroitement sous le porche, serrant les billets dans sa poche. C'était beaucoup de billets parce que la dame l'aimait bien et admirait toujours son travail. Elle en donnerait la moitié à sa mère comme d'habitude et mettrait le reste dans la boîte en fer pour ses économies. Elle essayait de se rappeler combien elle avait lorsqu'elle fut tirée à l'intérieur d'une main vigoureuse. C'était Joseph, le fils Ducastin. Il l'avait mise à l'abri, lui avait essuyé les gouttes sur le visage, l'avait fait asseoir sur le banc de velours du porche et il était resté avec elle. Comme ça. Elle sentait qu'il l'aimait bien. Ils avaient écouté longtemps la pluie de l'orage sur la véranda et parce qu'elle tremblait un peu de froid, il était allé chercher sa veste pour la mettre sur ses épaules. C'est comme ça que faisait Michel, le mari d'Amélie. Alors, Philomène avait su qu'il l'aimait. Elle s'était penchée sur lui et l'avait embrassé. Il lui avait caressé la joue, remis ses boucles en place et dit qu'elle était belle et gentille.

Claudia les avait rejointes. Elles discutaient dans la salle à manger. Philomène n'aurait jamas dû sortir de la maison. Il y avait suffisamment à faire pour l'occuper ! Père n'aurait jamais été d'accord pour utiliser ses talents. Parfaitement, utiliser ! Dans sa faiblesse, elle n'avait pas à travailler pour payer sa part de nourriture. Il fallait la pro-té-ger !  La protéger. La mère avait manqué à ses devoirs. Claudia et Rosamonde haussaient le ton, Célia était plus nuancée : on ne pouvait pas la mettre sous cloche non plus ! Mais elle était si jolie... C'était fatal !

Elle avait revu Joseph. Elle sortait en cachette. Il lui donnait rendez-vous dans le parc, au bord de l'étang : c'était joli. Ils s'asseyaient pour observer les canards, ils se tenaient la main comme des amoureux et quand il l'embrassait, c'était doux...

Philomène entendit la sonnette à la porte d'entrée et la porte qui s'ouvrait. C'était peut-être lui qui venait la demander. Elle attendit, bien sagement et bien droite comme sa mère lui avait dit et la porte vitrée du salon s'ouvrit... Derrière sa mère et ses soeurs, elle aperçut un veston, un chapeau qui fut promptement retiré lorsqu'il se présenta. De surprise, Philomène s'était levée : Monsieur Patrocle se tenait devant elle. Elle dut lui serrer la main puis on lui demanda de se rasseoir.  Soudain effrayée, elle tira Fido, le chien, contre elle. Monsieur Patrocle, du grand bazar, lui avait toujours fait peur. Quand elle allait au magasin, il l'avait plus d'une fois attirée dans un coin, soit-disant pour lui montrer une babiole mais il en profitait surtout pour la palper partout. Elle ne savait pas comment se défendre si ce n'était que d'aller droit au commis ou à Mademoiselle Suzanne pour éviter de le suivre.

Elle ne comprenait pas ce qu'on lui disait. Oui elle voulait bien se marier mais avec Joseph. Un bébé ? Quel bébé ? Pourquoi Monsieur Patrocle parlait de bébé ? Un jour, elle aurait un bébé avec Joseph !... Philomène secouait la tête, serrait le chien qui finit par montrer les dents. Elle se leva et se mit à frapper son visage à coups de poings. Elle cria et alla se cogner la tête contre la porte vitrée. Puis soudain, elle l'ouvrit et s'enfuit avant qu'aucune personne présente n'ait pu la retenir.

Un bébé ? Comment on faisait un bébé d'abord ? Il lui avait fait un bébé en glissant sa main sous sa robe ?... Philomène courait sans s'arrêter. Elle traversa la ville, pénétra dans le parc, entra dans l'étang...  Elle voulait faire partir le bébé. Elle voulait que Joseph vienne la chercher. Joseph... Ce nom si chéri mourut avec elle, au milieu de l'eau, dans de jolies bulles arc-en-ciel.

 

© Lakévio