Darren Thompson

 

Les trajets en métro sont propices à tous les fantasmes. C'est ce que pensait Fabien en dévisageant ceux qui l'entouraient. Il inventait souvent des vies à ces compagnons d'infortune, serrés dans le métro bondé des heures de pointe. Pas moyen de lire. A peine pouvait-il se tenir à une barre coincé entre un sac d'écolier et un dos courbé. Trois stations épouvantables. C'était court mais horrible lorsqu'il fallait subir pressions et/ou odeurs. A Bastille, tout changeait. La plupart des passagers descendaient et avant que les autres ne se lancent à l'abordage, il avait le temps de se mettre près de la porte, tournant le dos à la horde nouvelle.

Voici pourquoi, il aimait particulièrement les périodes de vacances, les ponts, les jours fériés. Là, le voyage se faisait plaisir. Il avait le temps de baguenauder, de regarder les écluses et les ponts de Paris... Ou simplement, ses compagnes de voyage. Il allait au bureau, plutôt au travail, dans ce studio qui l'isolait de sa jeune famille et du monde pour écrire. Ce travail, il avait la chance de l'organiser comme il le voulait et donc de prendre le temps d'avoir...du temps, quitte à blinder aux heures de stress où il fallait absolument rendre copie. Fabien ne savait pas comment définir son métier : enchanteur de l'absurde, chroniqueur du temps qui passe, découvreur de formes rares, humaines ou non. Tout était objet d'étude, tout était sujet à examen. Il avait l'oeil et l'oreille. Son territoire n'était pas le café du commerce mais la jungle du métro, ses usagers, sa faune qui paraissait toujours dans l'urgence sauf les statiques aventuriers, les égarés prolongés, les installés éphémères. Rapporteur de son époque, fétichiste des rencontres subliminales ou dialogueur silencieux. Des jours à observer, des soirées laborieuses à imaginer, des nuits à mettre en ligne pour le journal. Son style était puissant et savoureux ; il pouvait affirmer qu'il n'inventait jamais, qu'il soulignait, révélait, accentuait parfois juste un peu. Et sa chronique plaisait. Il aimait sa liberté de travail et de ton et aussi, naturellement, les kopeks que ça lui rapportait mais il préférait rester l'auteur anonyme pour mieux atteindre sa cible, ce petit monde d'inconnus soudain mis sous le projecteur.

Ainsi pensait Fabien. La rame était entrée en gare ; le flot s'était déversé sur le quai. Immobile, les wagons attendaient le signal de fermeture des portes pour repartir. Mais le train ne s'ébranlait toujours pas. Un coup d'oeil pour estimer l'agitation des passagers et il sentit sur lui un regard. Levant le nez, il aperçut une jeune femme tenant un livre dans la rame d'en face, immobilisée elle aussi. Le simple fait de se tourner vers elle avait provoqué la baisse du regard sur les pages, regard portégé par de lourdes lunettes de soleil. Comme à l'accoutumée, sentant les fourmillements habituels de quand il avait ferré un sujet, il la détailla longuement, ce qui provoqua, de la part de la demoiselle , le coup d'oeil par-dessus les lunettes. Il lui sourit et par mimes lui montra qu'il était désolé de la fixer ainsi mais qu'elle était déjà dans son coeur... Il indiqua sa montre, haussa les épaules, fit semblant de siffloter comme le désinvolte qu'il prétendait être puis de courir pour rattraper le temps perdu. En face, la jeune femme souriait davantage. Elle avait fermé son livre et applaudissait sourdement. Il lui demanda de la même façon quelle était sa lecture et elle lui montra la couverture du livre. Une étude sur Léonard de Vinci. Chouette, une artiste ou une intello... Il lui demanda aussi d'ôter ses lunettes pour qu'il saisisse son regard ; elle s'exécuta en riant. Ses yeux bleus étaient rieurs et chaleureux. C'est alors que le signal retentit et que les portes coulissèrent. Ils se firent un petit signe d'adieu mais Fabien en profita pour montrer qu'il restait en attente...

A Ledru-Rollin, saisi d'une intuition, il descendit et reprit le métro en sens inverse. Il avait souvent de la chance quand il avait accroché un sujet ; il décida de rester sur la 8 et de repartir en sens inverse. Un beau coup à tenter alors que plusieurs lignes se croisaient à la station Bastille. Il piaffait car il sentait le projet. Les mots débordaient déjà bien plus que les sentiments. L'attente du métro, les phrases qui arrivent toutes seules, il nota quelques expressions au cas où. Enfin il repartit. A Chemin Vert, il descendit. La demoiselle da Vinci était là, lisant sur un siège du quai...

 

© Lakévio