Danielle Richard 4

 

Douze ans ! A cet âge, on ne traîne pas encore au lit à longueur de matinée. Elle avait l'habitude depuis longtemps de se lever de bon matin, sachant qu'elle serait la première à ouvrir les battants de bois puis la porte vitrée pour avoit tout à elle la prairie et le paysage. Elle venait là depuis qu'elle était toute petite, lorsque ses parents avaient acheté la bergerie et l'avaient radicalement transformée en un lieu douillet de vacances. Elle n'aimait pas l'intérieur, trop neuf, trop pratique, trop "pour de faux". Mais elle aimait les vieux murs extérieurs. Elle ouvrait donc les battants et espéraient toujours qu'il y aurait les petits moutons dans le pré. Parfois ils y étaient vraiment parce que, non loin, vivait encore André, le vieux berger dans une maison incommode. Mais la plupart du temps, c'est son imagination qui les amenait. Enfin, ce qu'elle aimait, c'était l'espace, le grand champ à l'herbe couchée par le vent parfumé des fenaisons ou des moissons. Ce qu'elle aimait, c'était la fraîcheur, l'air neuf qu'elle respirait à grands coups. Ce qu'elle aimait c'était les grands arbres au bout de la propriété qui cachaient la route et le village en contre-bas. Elle écartait les bras et prenait son envol jusqu'au noyer dont elle caressait et pressait le tronc sous sa joue. Puis elle remontait lentement, cueillant et suçant une herbe, contemplant la bergerie ancienne et s'imaginant bergère à puiser l'eau au puits et chercher le fagot de la première flambée comme elle l'avait vu faire par André, le berger... Elle rentrait. Il n'y avait qu'à appuyer sur le bouton de la machine préparée la veille pour lancer le café. Elle songeait à la vieille cafetière émaillée si sale dans la maison voisine tandis qu'elle installait le petit déjeuner de la maisonnée. Elle avait plaisir à le faire sachant que son père aurait ce petit coup d'oeil appuyé et ce sourire chaleureux en la remeciant. Puis elle sortait encore pour faire de la balançoire en attendant le réveil de ses parents. Il était bien rare que ses frères descendent avant eux...

 

Irène est descendue. La table est mise, le café embaume. Irène pense une fois de plus que sa dernière est vraiment une gentille petite fille. Elle va jusqu'à la porte-fenêtre entrouverte : la balançoire est immobile. Elle attend un instant que la tête de la brunette surgisse du fond du pré. En général, Coline arrive dès qu'elle voit un de ses parents. Mais il n'y a que le silence et le frissonnement des grands arbres. Irène retourne à la table, se verse un verre de jus d'orange et un bol de café, beurre quelques tartines. Coline aura faim ; elle aime bien voir que sa mère pense à elle. Claude est descendu à son tour. Il cherche sa fille des yeux et interroge du regard sa femme qui hausse un peu les épaules... Ils entament le petit déjeuner. Mais soudain Claude se lève,l'absence  de  Coline lui pèse; il va la chercher. Il a fait le tour de la maison ; il ne l'a pas trouvée. Irène monte à la chambre de sa fille. C'est inhabituel mais Coline pourrait être fatiguée... Claude est allé voir dans l'appentis si le vélo y était ; il n'a pas bougé. Il court maintenant jusque chez André tandis qu'Irène prend la voiture sur la route du village... André la voit passer depuis les champs ; il pense qu'il est bien tôt pour les courses... En revenant, il tombe sur Claude. Non, il n'a pas vu la petite. Il n'y avait personne sur la route que le bêlement des moutons, le jappement de quelques chiens... Irène est rentrée inquiète, tremblante. Coline ne s'est pas montrée. Avec Claude, André et les garçons, ils ont arpenté les champs, les routes et les bois. Le soir, des villageois sont venus avec des lampes de poche et les gendarmes qui avaient dit d'attendre la journée se sont enfin montrés...

 

Irène est seule dans la maison. Elle est assise sur les marches, les battants de la bergerie sont poussés et la porte-fenêtre aussi. Il est encore tôt dans l'année et le froid du matin se glisse par la porte ouverte. Il y a maintenant trois ans qu'elle attend Coline chaque week-end, été comme hiver. La disparition a eu raison de son mariage ; Claude s'occupe des garçons qui sont étudiants maintenant et n'ont plus vraiment besoin d'elle. Tandis que sa petite, si elle revient, - quand elle va revenir ! - elle aura besoin de sa maman... André a fermé sa porte. L'affaire l'a beaucoup tourmenté car il a longtemps été sur la sellette. Au village, on la plaint. Le mystère reste entier. On a sondé les étangs, les rivières, les fossés. On a fouillé les maisons, les granges, les remises et dépendances. On a interrogé le facteur, les saisonniers, les rouliers. On a placé des affiches sur les arbres, les poteaux et les murs. Des messages ont été passés dans le journal et à la télé... Irène attend en frissonnant sur les marches, jusqu'au soir, jusqu'à ce qu'il fasse noir dans la maison, noir sur la prairie. Alors, parfois, on entend dans la nuit, résonner un grand cri :

- Coline!

 

© Lakévio