aldo baldwin

 

IL

A présent il guettait sa venue. Tous les jours, vers cinq heures, elle apparaissait de nulle part, fatiguée. On voyait qu'elle avait marché. Elle venait s'asseoir et commandait un thé. Dès le premier jour, il l'avait remarquée. ce n'était pas encore la grande saison et puis, elle était si blonde, si blanche, si classe... Un dame de cinéma... Pas comme celles d'aujourd'hui, non. Un peu comme ces films d'autrefois que sa mère lui avait montré avec la grande dame de Monaco... Comment s'appelait-elle ?... Cela lui était revenu : Grace Kelly. Il avait donc surnommé l'inconnue "Grace". Elle n'était pas américaine, pas italienne non plus. Elle était française. C'était toujours lui, Aldo, qui venait la servir. Depuis qu'il avait vu son front pâle, ses yeux tristes, il s'était épris de sa "Princesse Grace". Cinq fois elle s'était posée là, au café sous les arcades. Et il n'avait rien fait de mieux que lui apporter son thé, en s'attardant un peu en déposant la tasse et versant le breuvage. Ils n'avaient échangé que deux mots : "merci" et "prego" mais il avait vu son beau visage. Depuis combien il avait envie de toucher ses cheveux d'or, de l'enlacer, de la consoler de cette douleur qu'elle portait dans ces gestes lents et sur son lumineux visage. Mais il ne savait rien de la belle inconnue.

La première fois, il avait songé à une dispute, un chagrin d'amour ; elle avait tellement l'air d'attendre quelqu'un... Elle regardait souvent l'hotel sous les arcades en face et il espérait presque qu'il sortirait un jour un de ces types superbes, bronzés, musclés... "Ma chérie, pourquoi me fais-tu cela. rentrons s'il te plaît"...  Personne n'était venu. Pourtant il l'espérait pour elle et le redoutait pour lui. Il était bel homme aussi, charmeur comme un italien, l'oeil noir dans un visage fin. Un peu maigre, aurait dit sa mère. Mais il avait belle prestance. Elle ne le voyait pas.  Lui se rendait bien compte que lorsqu'elle souriait, elle avait le sourire tourné vers l'intérieur...

Demain était son jour de congé et peut-être qu'après-demain, la chaise en terrasse resterait vide... Il fallait qu'il ose. Qu'il lui propose de l'accompagner dans sa visite de la ville. Il y avait pensé. Il avait ses entrées au Palazzio Lercari, il pouvait lui proposer la visite...

 

 

 ELLE

Voici mon petit rendez-vous quotidien avec les souvenirs... Je l'ai retrouvée immédiatement cette petit place avec son hôtel caché sous les arcades. Malgré la douleur, j'avais besoin de revenir. Reprendre vie à la source... Quand Dominique m'a quittée, je me suis heurtée aux murs. Physiquement. J'ai vraiment cogné ma tête sur le mur. C'était tellement impensable ! Je ne m'attendais pas... J'aurais dû comprendre que la politique l'avalerait. Je ne voulais pas être avalée avec. Je voulais être la première ! Lui, il cherchait un carnet d'adresses, des... tremplins !...

Il faut que j'arrête de me torturer. J'ai un objectif : me laver de tout ça. Mes amis m'ont conseillé un voyage. Ils voulaient m'emmener très loin mais l'idée a surgi, s'est finalement imposée. Je partirai, mais seule. Avec la décision est venue la destination.

Je me sens bien ici. Un peu lasse et meurtrie mais calme et libre. Je suis en vacances dans mes souvenirs d'Italie... J'ai passé trois ans de ma vie ici ! En fait, j'en ai peu de souvenirs. Si, les odeurs... Chaque lieu a son odeur. Cette place en a une. Et puis il y a l'agitation autour de moi, le langage des mains, le belle langue qui roule. C'est comme un bain, une plongée dans l'indistinct et qui pourtant vous touche parce que vous l'avez déjà vu, entendu...  Les arcades m'ont sauté à la mémoire, sans doute à cause des photos. Je me suis soudain rappelé le jet d'eau sur les pierres de la cour, combien j'avais été fascinée par ces gouttelettes et les rigoles entre les pierres et le laveur qui sifflotait. Un souvenir vif et brillant comme l'eau qui gicle et j'ai souri parce que j'ai compris pourquoi j'étais venue ici...

Je n'ai pas encore osé entrer dans l'hôtel. Je le regarde. La façade est intacte ; l'entrée me semble un peu différente mais c'est normal après tant de temps ! Je pense que je vais m'installer là, au moins quelques temps avant de chercher un appartement. Je suis sûre que cette ville sera féconde pour moi. Je ne leur dirai pas que j'ai déjà vécu dans ces murs. Je ne leur dirai pas que j'y ai passé trois ans de ma vie. J'admirerai ce qu'ils en ont fait et je les remercierai de m'offrir ce refuge, plus, cette possibilité d'un retour à moi-même. Je suis née à Beyrouth et je n'avais que six semaines lorsque mes parents ont fui le pays. C'est ici qu'ils ont été accueillis. Et j'avais à peine quatre ans lorsque nous sommes repartis pour Paris.

Entre temps, j'ai vécu et eu mes premiers souvenirs dans cet hôtel, qui appartenait alors à mon grand-père, Charbel Karam-Cenutti, italo-libanais...

 

© Lakévio