ian ledward 47

 

De la ferme elle pouvait voir en contrebas le tracteur d'Etienne tracer les larges sillons pour les semis. C'était encore matin ; la brume venait de se lever et elle admirait la panoplie de vert et de brun sur la vaste étendue. Elle ne se lassait pas - et ne se lasserait jamais - du passage des saisons sur la terre. A présent, on pourrait entendre dans le creux du fossé le chant du ruisseau lorsque les oiseaux cesseraient de piailler le réveil matinal. Elle avait même vu, hier après-midi, des papillons sur la haie. Elle adorait cette fraîcheur encore âpre à la peau des matins d'avril. La promesse des beaux jours était là, dans le vert tendre des prés, la rosée bue lentement par le soleil, la terre grise, lourde et grasse soulevée par la herse du tracteur, dans les pâquerettes chancelantes du pré et le taillis se teintant de rose... Le tracteur ronronnait. Etienne avait tourné et revenait dans sa direction. Il la vit sur le porche et lui fit un signe de la main. Alors elle toucha son ventre qui s'arrondissait et sourit à son homme bien qu'il ne put voir vraiment son visage. Là aussi il avait semé, là aussi était une promesse...

Victoire était fière de sa grossesse et contente du chemin de sa vie. Heureuse plus que jamais depuis qu'elle avait épousé Etienne. Ce n'était pas gagné d'avance tout ça ! D'abord, parce qu'elle était de la ville. Enfin, même si c'était le bourg d'à côté, c'était une petite ville et elle était la fille du facteur. Celui-ci espérait que sa fille passerait un jour le concours des Postes. Elle avait été pensionnaire au lycée de la grande ville et y avait été bien malheureuse n'étant pas très douée pour les études. Ce qu'elle aimait, c'était accompagner son père sur les routes des villages et chaque été elle n'y manquait. De ce fait, elle connaissait les fermes et la plupart de leurs habitants.

Il y avait ce grand domaine avec tant de dépendances, le tout très bien tenu, appartenant à Ernest Lagrange. Elle en adorait les grandes grilles blanches, les massifs fleuris, les murs rutilants, le cheptel reluisant, astiqué comme cuivre. C'était "Monsieur" Ernest... Il était accueillant ; un petit verre de liqueur était toujours offert au facteur et lorsque Victoire l'accompagnait on lui offrait un biscuit. Elle avait dit un jour qu'elle aimerait bien vivre là. Mais le père avait toussoté et remis sa casquette en place. "Certainement pas, ma fille. On ne sait pas trop d'où leur vient leurs sous aux Lagrange... Sûr que ce n'est pas uniquement de la ferme !..."

Il y avait aussi la charmante ferme de Germain à la sortie du village, sur la hauteur. Elle rappelait un peu les cottages anglais vus dans les gravures des livres de classe. Toute fleurie par Françoise jusqu'au chemin en bord de route et elle avait eu l'occasion de voir une fois cette vue superbe sur la campagne derrière la maison. Elle se rappela que son père lui avait dit qu'elle était tombée amoureuse de la maison avant d'aimer Etienne et c'était vrai ! Elle avait rencontré Etienne au bal du bourg, le 14 juillet, jour de son anniversaire. Elle ne le connaissait pas. Elle lui avait dit : "Cette fête, ces drapeaux, la fanfare, les lampions, les feux d'artifice, le bal,  tout ça, c'est pour moi." Elle savait depuis longtemps que ce n'était pas vrai mais son père lui avait tant raconté la fable! Devant l'air étonné d'Etienne, elle avait vite ajouté, de peur qu'il ne la prenne pour une demeurée : "C'est mon anniversaire aujourd'hui, j'ai dix-huit ans". Alors il avait ri et il l'avait embrassée pour célébrer. Lui avait vingt-sept ans et se trouvait être le fils de Germain et Françoise. Il avait étudié puis enseigné au Lycée agricole avant de revenir à la ferme.

Victoire sortit de son rêve en entendant renacler la machine. Comme si quelque chose s'enrayait. Elle leva les yeux juste pour voir le tracteur bleu se renverser. Il n'en finisssait pas de tomber et elle n'en finissait pas de crier, les poings dans sa bouche. En fait, elle ne hurlait pas. Sa terreur était muette. Elle contemplait l'horreur, s'imaginait l'horreur. Elle n'avait pas la force, pas le temps de courir en bas, de retenir, d'arrêter la machine. Le moteur crachotait toujours. Elle se rendit compte qu'elle se tenait là les yeux fermés comme ses poings. Elle ouvrit les yeux, regarda bien en face la chose de couleur bleue qui haletait sur le flanc au milieu du pré, mit ses mains dans ses poches puis lança à la maisonnée : "Germain, il faut descendre avec Joseph, le tracteur s'est renversé. Je vais appeler le docteur" Déjà les hommes se précipitaient dans la cour. Françoise avait lâché le bol qu'elle essuyait et fusillait dans le dos sa bru qu'elle détestait. Avant de rentrer, elle osa un dernier regard vers la concentration de malheur qu'était le tracteur. Alors elle vit. Elle vit se détacher de la masse bleue un grand gaillard sautillant, boitillant sur la prairie. Elle s'appuya au chambranle de la porte, s'autorisant à trembler et à laisser couler ses larmes : "Mon Dieu, il est vivant !"

En bas, les hommes s'étaient rejoints. Joseph avait arrêté le moteur. Victoire fut reconnaissante de ce silence. Elle se tourna vers Françoise et lui dit :"Il est vivant". La mère recommença à respirer. Elle tendit même une main pour toucher l'épaule de Victoire qu'elle effleura rapidement avant de se tourner bien vite vers son évier. Victoire alla chercher le balai pour ôter les débris du bol. Elle souriait en revenant une main sur son ventre. Dans sa tête, elle chantonnait pour l'enfant à naître : "Ton papa est vivant, petit d'homme !"

 

© Lakévio