Mrs Fields original on Fealing Lin Watercolors

 

Tout le monde la connaît dans le quartier. Si le monde change, il y a plus de cinquante ans qu'elle ne s'en aperçoit pas ! Elle a de nombreux surnoms "La Rêveuse", "la hippie", "l'artiste" ça c'est les plus sympathiques, "la foldingue, la zinzin, la barje", : ça c'est blessant. Elle ne fait pourtant de mal à personne. Elle aime les vêtements de couleurs. Elle porte de longues jupes amples, est toujours chaussée de sabots. Elle ne sort qu'enturbannée de foulards de couleurs vives, poudrée, maquillée et bijoutée. Mais ce n'est pas agressif. C'est même joli. C'est juste que... à son âge, ça fait bizarre ! Bon il y a bien des vieilles dames en jean ; elles ne sont pas toutes en noir ou en gris à notre époque. Mais là, peut-être qu'elle force un peu ! On dirait qu'elle est restée accrochée pour toujours aux années hippies. Mais elle ne cultive pas de cannabis ! Elle ne fume même pas, elle n'a jamais fumé. Dans son jardin il n'y a que des plantes médicinales et les légumes et fruits de saisons. Parce que bien sûr, bien longtemps après l'épisode du Larzac et des moutons, elle est restée proche de la nature et elle est écolo. Consommation minima, tri des déchets et compost ; elle connaît ça sur le bout des doigts.

Elle dort peu : sa lampe est allumée tard dans la nuit et je sais qu'elle lit. Il y a longtemps qu'elle n'écoute plus Dylan, Jimmy Hendrix, Janis Joplin ou Joan Baez. Elle n'est jamais allée à Woodstock, un peu loin et un peu cher pour sa bourse de l'époque, mais elle était à l'Ile de Wight ! Dans les années 70, au retour d'un engagement volontaire auprès de la croix Rouge au Burkina-Fasso, elle a donné des cours de danses africaines, puis de méditation après avoir passé deux ans dans un ashram au Népal, en 1977 et 1978. Lorsqu'elle revint, elle utilisa enfin ses diplômes pour être institutrice dans un jardin d'enfants. Elle eut toujours beaucoup de succès auprès de ses petits élèves avec ses robes, ses colliers et sa guitare. Parfois l'après-midi, on la voit sur sa terrasse et on peut encore l'entendre fredonner sur quelques accords. Dans les années 80, elle a commencé le yoga puis a repris des études de kiné-ostéopathe. En fait, c'est à ce moment-là qu'elle a épousé un de ses professeurs et qu'elle a fait ses enfants. Pour eux, elle a quitté le jardin d'Enfants et s'est improvisée maîtresse, infirmière, jardinière, cuisinière, couturière, conteuse, décoratrice, écrivain, metteure en scène. Elle n'a jamais exercé sa nouvelle profession.

Avec le yoga, elle s'est mise à la peinture. De merveilleuses aquarelles, très colorées comme il se doit. Des décors pour les scénettes des enfants elle est passé aux portraits des mêmes, puis elle a peint les fleurs de son jardin. Tout le monde s'accorde à dire que celui-ci est d'une fantaisie et d'une abondance incroyables. Elle a la main verte, sans aucun doute. mais aussi le goût et le talent du peintre pour composer ses massifs. Elle a aussi le sourire facile et le geste généreux envers celui ou celle qui admire son jardin. Le passant ne repart pas sans un petit présent, une fleur ou une petite herbe qui séchée et bue en tisane fera merveille pour telle ou telle indisposition. Non, elle ne pratique pas de médecine illégale, elle fait seulement part de savoirs anciens lus dans d'antiques livres savants. Vêtue de noir, elle serait sans doute aucun affublée d'un autre surnom !...

Mais le noir, elle n'en a jamais porté. Même pas lorsque son mari est décédé ; il avait vingt ans de plus qu'elle et l'adorait. Malgré sa fantaisie, son perpétuel optimisme et ses longues robes, on sait que c'était la princesse en sabots qui portait la culotte dans le ménage. Les enfants partis, elle poursuit sa vie, illuminée de l'intérieur. Elle peint, expose dans la région et donne des cours d'aquarelle, anime un atelier de jardinage, l'été, et un autre de tricot, l'hiver. Elle continue son yoga chaque jour.

Ah, elle a un blog aussi. Elle est sur FB, Pinterest, Instagram et Twitter. Même s'il est difficile de la voir tant ses journées sont chargées, je la trouve géniale.

C'est ma mère.

 

© Lakévio