Aaron Westerberg

 

Allez, je ne tiens plus ; je le demande ! Qui est-ce donc ? Ce portrait, là... Qui avez-vous accroché sur votre mur, sous votre nez presque... Juste la longueur du divan ! Vous l'avez sous les yeux plus souvent que moi. Le connaisssez-vous ? Ce n'est pas votre fils ; vous n'avez pas de fils. Ce n'est pas vous - euh, quand vous étiez jeune ! - il ne vous ressemble pas. Votre frère, non plus !... Un ami ? Il vous est cher puisqu'il est ici. Vous l'appréciez.

Est-il mort ?... Peut-être... Il a déjà l'air mort. Enfin je veux dire, ailleurs, d'un autre monde. C'est-à-dire, indifférent à notre monde, non ?...

Vous voulez qu'on le voie. Pourquoi ?... Que voulez-vous montrer ? Sa jeunesse, sa fragilité, sa solitude ?... Il n'a pas l'air désespéré. Patient, je dirai. Stoîque, même. Il attend. Il attend sous la pluie. On dirait qu'il est sous la pluie, hein ? Je ne sais pas ce qu'il attend. Personne. Il n'attend personne. Il attend juste que le temps passe.

Il ne veut pas entrer chez lui. Pas encore. Peut-être que chez lui, c'est pire que la pluie glacée d'hiver. Là, maintenant, il a ce petit plaisir d'une cigarette, avant de continuer. Continuer... Remonter, sans doute. Gravir pesamment les marches et pousser la porte. C'est son quotidien qui lui pèse. Je pense qu'il est au chômage...

C'est juste que... J'imagine. Encore une journée de perdu. Des rendez-vous où on est cinquante à se présenter et qui ne donnent jamais rien. Et là-haut, il y aura le regard de la mère qui saura dès qu'il passera le seuil. Encore rien ! Et le mépris du père : "Fainéant ! A ton âge..."

Il n'a jamais répondu à son père. Cet homme n'est pas son géniteur mais celui qui l'a élevé et il lui doit beaucoup. Ce n'est la faute de personne s'il a eu un accident de travail qui le cloue au fauteuil depuis trois ans... Pour sa mère, il reste. Sinon, il irait chez son copain Frédo. 

J'ai dit Frédo, mais je voulais dire son meilleur pote. Frédo, c'est fidèle. Comme un chien qui remue la queue quand vous êtes triste pour vous faire sourire... Frédo, ça chante, c'est comme des notes de musique. Ré - do. Peut-être qu'il est musicien, ce gars. Auteur-compositeur. Il sait qu'il est bon. Il voudrait vendre  sa musique. Juste connaître le bon filon. Un nom...

C'est un artiste. Et il doit chercher un boulot de merde pour aider sa mère. Il ne se plaint pas. C'est juste un constat. Il faut qu'il le fasse. Son rêve, c'est juste pendant ce temps de pause. La pluie, il ne la sent pas, parce qu'il compose dans sa tête. Il s'en va... Il sait qu'il y arrivera. Il faut juste qu'il joue le jeu de la réalité actuelle mais dans la poche ou dans sa tête, il a une petite idée pour se sortir de ce bourbier...

 

- Bonne séance, Leslie, aujourd'hui.

- Merci Monsieur Lacan. 150, comme d'habitude ?...

 

© Lakévio