Sally Storch Tutt'Art@ (34)

 

Il avait dit : "Viens, je serai au rendez-vous, au 115 de la rue du Loup. Viens, s'il te plaît. Sois en sûre, j'y serai !"

Estelle n'avait pas envie de se faire prier. depuis le temps qu'elle attendait !... Il avait suffi de quelques mots et elle s'était présentée, palpitante, haletante, au rendez-vous du 115, rue du Loup. Elle n'avait pris qu'un léger bagage mais elle avait mis du rose aux joues, relevé ses cheveux parce qu'il aimerait à les décoiffer. Elle avait passé sa jolie robe bleue à la jupe si large qu'un souffle léger suffisait à la soulever. Elle avait presque couru, pas trop pour ne pas déranger sa coiffure et abîmer ses escarpins : ne pas croire qu'elle n'était pas raisonnable. Ce n'était pas un coup de tête mais un grand coup de coeur. Il allait l'emmener, la transporter, lui tourner la tête, la faire frissonner et ne manquerait pas de froisser sa jupe. Il sifflerait, chanterait, la poursuivrait... La belle escapade jusqu'aux jours chauds !

Estelle s'était jetée sur la lourde porte et avait presque tourné la poignée quand un doute, une hésitation firent retomber sa main. Et s'il n'était pas là ? S'il s'était moqué d'elle ? S'il n'y avait pas de rendez-vous, si... Estelle porta sa main à la gorge, effrayée. Elle savait qu'on pouvait s'attendre à des revirements ou même... des tromperies sur le personnage ! On l'avait prévenue ; elle n'avait rien voulu entendre. Mais à présent, elle était bien assombrie. Elle regarda la rue déserte, si calme. Où était passée cette attente fébrile qui l'avait menée jusqu'ici ? Elle redescendit les marches, lorgna les fenêtres de la façade sur lesquelles passaient les nuages. Mais toujours le soleil revenait ainsi que le ciel bleu ; aussi reprit-elle espoir. Elle était au rendez-vous. Elle regrimpa les marches avec assurance. Dans la vitre de la porte d'entrée, elle chercha à apercevoir son reflet. Pourvu que sa coiffure ne soit pas dérangée. Elle se mordilla les lèvres, pinça ses joues pour que le rose, un peu dilué, refleurisse ; il fallait faire bonne impression. Voilà !

Elle allait pousser la porte lorsqu'une vieille femme l'ouvrit et en sortit en la dévisageant de haut en bas et de bas en haut pour la faire rougir jusqu'aux yeux. Non mais, pour qui se prend-elle cette vieille carne ? Et, en plus, elle a un parapluie : Un jour comme aujourd'hui !... 

- Alors, vous entrez ou non ? dit la vieille femme.

- Euh, non, je sortais, répondit Estelle, contre toute évidence.

La vieille femme s'en alla en haussant les épaules et Estelle redescendit quelques marches, à nouveau désappointée. C'était à cause du parapluie. Elle les déteste depuis toujours et n'en a jamais. Elle est sûr qu'ils portent la poisse. Donc, la voici qui hésite... Ce n'était peut-être pas une bonne idée de filer si vite au rendez-vous, au coup de sifflet. D'ailleurs, elle aurait préféré la rue du Chemin Vert, c'était de meilleure augure. Elle s'assit. Est-ce qu'il l'attendait au moins ? Etait-il à la guetter derrière sa fenêtre ? Il pourrait descendre la chercher,  la respirer, la boire, la cueillir comme trèfle... Où allait-elle chercher tout ça ? Allons, c'était un beau jour, un jour heureux, un jour de fête, voici pourquoi elle était déjà enivrée. Estelle retrouve son sourire, se relève et défroisse en petites tapes son ample jupe. Elle saisit sa valise emplie d'espoir et de vêtements légers. Elle monte hardiment jusqu'au porche où un homme en pardessus et chapeau noir vient d'apparaître.

- Qui cherchez-vous, Mademoiselle ?

- Le Printemps, répondit Estelle, promptement.

 

Et maintenant, cher lecteur, vous avez le choix entre deux versions suivant l'humeur de votre ciel...

 

Alors, l'homme, ôtant son manteau et jetant son chapeau par-dessus son épaule pour montrer son bel habit vert, dit :

- Me voici.

 

Ou bien :

Alors, l'homme, remontant son col et soufflant dans ses mains, les pans de son manteau rabattus par une soudaine ondée glaciale dit :

- Je crois bien qu'il est encore resté à l'abri...

 

© Lakévio