Paul Rafferty - Hydrangeas contre-jour

 

Eglantine se demandait si elle ne devait pas fermer un peu les persiennes... Mais si le rayon de soleil s'éternisait, il chaufferait la pièce et Monsieur Paul apprécierait la chaleur et les jeux de lumière, lui qui était si sensible à la beauté des choses. Vite, encore un coup de chiffon sur la table - la poussière rentre si vite côté jardin ! Le cadre avec la mère et les soeurs de Monsieur Paul bien à sa place. Dieu que ces hortensias sont magnifiques!... Eglantine n'en connaît de si énormes qu'ici. Quatre, c'est le nombre qu'il faut pour plaire à Monsieur Paul et ceux-ci sont exactement de sa couleur préférée.

Elle l'entend froisser son journal du matin dans la salle à manger. Bientôt, il passera au salon d'été. Oh, l'été est encore loin mais il faisait si beau ce matin qu'Eglantine a suggéré, non, que Monsieur Paul a demandé à préparer le petit salon. Il va venir ; elle l'entend remuer. Il s'arrêtera sur le seuil de la pièce et humera l'atmosphère. Elle rit, Eglantine ! C'est elle qui a inventé cette expression. Monsieur Paul n'aurait pas dit comme ça ! Mais il est si raide sur le plancher, le nez levé, le regard vif sur toute, non, chaque, sur chaque chose. Puis il sourit, satisfait, passe ses pouces dans son gilet, se balance un peu sur les pieds avant d'avancer devant la table et le fauteuil. Il regardera alors les objets familiers, déplacera l'un ou l'autre d'un millimètre, lévera la tête pour jeter un oeil au jardin, hésitera entre sortir car l'air est vraiment exquis quoique encore frais ou s'asseoir et fumer la seconde cigarette, la première ayant été fumée juste après le café.

Quelle belle journée, Eglantine, dira-t-il en ajoutant "vous êtes gâtée !" Et pour la taquiner, car elle sait bien qu'il sait, il osera ajouter : Trente ans, aujourd'hui ! La jeunesse...

Non, Eglantine n'a pas trente ans. Ils sont très loin ses trente ans !... Et même ceux de Monsieur Paul...

Il vient, il entre. Il examine ce qui l'entoure et sourit, satisfait. Mais il ne met pas ses pouces dans son gilet. Il vient vers Eglantine et lui demande de se mettre dans la lumière parce que c'est un jour spécial.

Une dizaine, Eglantine ! Trente ans, la jeunesse... Trente ans surtout passés à mes côtés. Laissez-moi vous remercier pour toutes ces années. Vous êtes une amie. J'insiste, Eglantine, une véritable amie. Permettez-moi de vous offrir... quelque chose... quelque chose que...

C'est une broche. Une broche en fleur avec le coeur cerné de petites pierres bleues. Eglantine la reconnaît. Monsieur Paul a les lèvres tremblantes, Eglantine, des larmes dans les yeux...

Monsieur Paul est si sensible et si raffiné. Il aime à s'entourer de jolies choses, parfois de jolies femmes pour le plaisir de voir leurs coiffures, bijoux et toilettes. Il connaît aussi des célébrités, des peintres, des musiciens, des auteurs et un certain Monsieur Swann, bien mystérieux. Comme il est vieux garçon, beaucoup ont pensé... qu'il en était. Mais c'est faux. Eglantine le sait. Monsieur Paul a aimé jadis. Il a aimé une jeune femme, Emma, la jeune soeur d'Eglantine. C'est à elle qu'il avait offert la broche...

- Eglantine ! Je vous cherche partout. Que faites-vous, au salon d'été ? Il n'était pas utile... Quoi, vous pleurez ? Tsss ! Nous n'avons pas le temps, voyez-vous. Avez-vous préparé mes bottines et mon ciré ? Mon ami anglais passe me prendre pour la journée ; il parait qu'il pleuvra ce soir. Allons vite, Eglantine ! Savez-vous encore vous dépêcher ?  Oh, Eglantine, avant de vous sauver à la vitesse de vos vieilles jambes, fermez donc cette fenêtre, on gèle !

 

© Lakévio