Edward Hopper People in the Sun

 

- J'aime trop cette photo, Tante Annie ! Tous ces gens alignés en rang d'oignon... Mais que font-ils donc devant ce paysage si nu. Elle est bizarre mais si drôle !

- Oui, elle est drôle, Estelle. Et pourtant, tout avait si mal débuté...

J'avais vingt ans et je venais juste de commencer à travailler. Je voulais me montrer sous mon meilleur jour, aussi je faisais du zèle et j'emportais parfois du courrier à taper chez moi. En ce temps-là, nous prenions les compte-rendus ou lettres en sténo, ce sont des signes pour écrire en raccourci, et comme j'avais une machine que papa m'avait payée, je pouvais travailler un peu le soir. Le patron m'a remarquée assez vite - tu vois, c'est lui, devant, en costume gris - parce que j'étais rapide et mes dossiers prêts et bien rangés. Il me sollicitait souvent, me donnant toujours et toujours plus de travail ! Mes collègues se moquaient de moi, d'autres me jalousaient.. Je commençais à me sentir en faute, alors un jour j'ai râlé auprès du patron. Il m'a dit que j'aurais ma récompense... Je pensais que j'aurais une prime mais rien n'est venu lors de la paye du mois. J'étais vraiment en rogne, d'autant plus qu'au bureau on me prenait en grippe et que même mes amies disaient que je m'étais mise dans de sales draps !...

Je suis retournée le voir pour réclamer et là, avant même que je parle, il me tend une enveloppe. Il avait donc réagi ! J'étais contente et je le remerciai... Mais il me demanda de regarder dedans et là je vis... un billet d'avion à mon nom !

- Je vous emmène, mon petit ! qu'il me dit.

J'étais si déconfite et abasourdie que je me suis mise à pleurer. Et quand il a voulu me consoler, je me suis enfuie. Mais l'après-midi, il m'a fait rappeler en présence de la chef de bureau. C'est elle qui m'a expliqué que je partais en Grèce avec le directeur pour prendre des notes pendant la conférence...

A cette époque, je n'avais jamais voyagé, jamais pris l'avion. Mais partir comme ça, seule avec le patron... Papa ne décolérait pas, voulait aller le trouver, lui dire le fond de sa pensée. Toutes mes amies pensaient qu'il ne prendrait pas de chambre à l'hôtel pour moi, qu'il me préparait la promotion-canapé ou qu'il voulait faire de moi sa maîtresse, etc... Et au bureau, si tu avais vu la tête des collègues. j'entendais des petits noms derrière mon dos ; beaucoup commençaient par un p... Figure-toi que tout s'est calmé subitement à l'arrivée de la femme du patron. Elle était très hautaine, cette femme-là. Toujours très élégante, perchée sur ses grands talons, avec son chignon impeccable et ses tailleurs sur mesure... Elle est passée lentement devant chacune, les regardant droit dans les yeux. Elle s'est arrêtée devant moi et m'a toisé de haut en bas ; j'ai cru que je gelais sur place. Puis elle s'est retournée vers le patron qui était à la porte du bureau, assez mal à l'aise.

- C'est bon, Albert, je viens et j'emmène le comptable !

Que je te montre, Estelle. Tu as vu le patron. A côté de lui, c'est sa femme. Et à côté de sa femme, c'est Dany le comptable... Il était bien gentil. Il n'a pas vraiment compris pourquoi il était du voyage ! Moi, rassurée parce que j'avais des chaperons, je n'ai pas résisté à l'attrait de toutes ces nouveautés, au voyage et à l'hôtel gratis... Nous sommes partis. C'était en février et il pleuvait à Orly mais à Athènes, j'ai vu la mer. Il y avait une lumière extraordinaire et un soleil inoubliable...

Les péripéties ne sont pas finies. On nous a emmenés à l'hôtel, loin de la ville. En fait, il n'y avait rien. Rien que l'hôtel à peine terminé et cette petite terrasse, en pleine campagne, face aux champs et montagnes lointaines, où nous prenions le soleil entre deux réunions.

Chaque jour, Madame Guibert, la femme du patron, était d'une humeur plus massacrante que la veille. Elle s'ennuyait ferme mais ne voulait pas céder une place que je ne cherchais pourtant pas à prendre ! Elle jetait sur moi un regard glaçant dès qu'elle me voyait. De la tête elle m'assignait une place en compagnie de Dany le plus loin  possible d'elle et de son mari, que ce soit au restaurant ou lors des conférences. C'est Dany qui, le plus souvent m'apportait mon travail et c'est à elle que je devais le remettre. Mais moi, je me fichais bien de tout cela ! J'étais simplement heureuse de ma chance dans une affaire qui aurait pu tourner à mon désavantage...

Donc là, sur la photo, on est tous les quatre au premier rang à prendre le soleil et goûter le silence. Moi aussi, quelquefois, je m'ennuyais et j'avais déjà lu quatre fois le roman que j'avais emporté... Quelques minutes après cet instantané, je me suis un peu trop balancée sur mon transat qui s'est écroulé sous moi. Et c'est ce jeune homme au premier plan qui s'est dressé le premier pour m'aider à me relever... Tu ne le reconnais pas ? C'est ton oncle Jean ! Il était venu juste une jounée pour photographier les conférenciers... 

Quand j'ai été sur pieds, Madame Guibert a littéralement marché sur moi.

- Gourgandine, vos manoeuvres ne marcheront pas ! Vous voulez vous faire remarquer ; éloignez-vous de nous !

Malgré les regards assassins de cette femme et les pauvres excuses de son mari - c'est vrai qu'il n'était pas net et devait avoir eu des idées derrière la tête - j'ai vécu ensuite deux jours exquis, comme au paradis. Le photographe qui devait repartir était resté... à l'hôtel, puis nous a suivis à Paris, puis s'est installé dans ma vie. J'ai quitté le bureau de Monsieur Guibert et j'ai travaillé au studio avec... Jean, qui est devenu mon mari !

 

© Lakévio