kendra baird offering the truth

 

Le sauvetage.

Elle marchait lentement sur le trottoir crotté et mouillé, se laissant bousculer par les gens pressés qui entraient et sortaient des Grands magasins du Boulevard Haussmann. C'était un jour gris et maussade comme son humeur. Ses cheveux étaient collés par la pluie et elle n'avait aucune envie de s'arrêter pour fermer le vêtement qui l'aurait protégée. Les passants la poussaient, marchant sur ses talons, agressifs et coléreux, car elle cassait le flot rythmé de la foule sur ce passage. Elle était sans but, ne sachant même plus pourquoi elle était sortie du métro à cette station... Trente-cinq ans, célibataire sans enfants... et, en plus, prof de maths pour ados. Même à Sceaux, ce n'est pas une sinécure !... Ella avait l'impression d'avoir déambulé dans la vie avec une lenteur incroyable. Et son psy qui était parti en vacances !...

- Chauds, chauds, les marrons ! Alors, vous les prenez, ma p'tite dame ?...

Elle leva les yeux, étonnée, sur la face rougeaude du marchand devant lequel elle avait marqué le pas. Y avait-il longtemps qu'elle était plantée devant l'étal ? Elle hésita un instant, puis secouant la tête, elle tourna le dos à l'homme et poursuivit son chemin derrière sa frange d'eau.

Cette fois-ci un coup de klaxon la rejetta vivement sur le trottoir qu'elle venait à peine de quitter.

- Mais que m'arrive-t-il, que m'arrive t-il ?...

Qu'est-ce qu'il t'arrive, en effet, pauvre Agnelle ?...

"Agnelle", en voilà un prénom d'abord ! Exactement un prénom d'enfant sacrifiée... Tout ne venait-il pas précisément de là ?...Ce n'était donc pas le ciel de Novembre comme une chape de plomb fermant le noir horizon parisien. Non plus que ces feuilles s'accrochant désespérément aux branches, repoussant de façon dérisoire leur sort inéluctable. Alors qu'elle, elle connaissait bien ce goût, ce désir, parfois, de clore sa vie, un goût d'onde amère comme une vieille nausée persistante, désir ensommeillé de se noyer dans le ventre d'une mère dont elle ne peut s'échapper. Contradiction difficile. Fuite ou rejet... Sacrifiée...

- Je hais ma mère.

Ayant enfin traversé pour le trottoir moins bondé, après avoir ressenti un bref instant la fierté d'un sentiment avoué et assumé, elle rougit de honte et dit à haute voix : "Va, je ne te hais point."... ce qui fit taire un moment sa vieille rancune. C'était le prénom qu'elle détestait. Sa mère l'avait ainsi nommée alors qu'elle l'abritait dans sa matrice, voulant faire original et comptant sur une fille chaleureuse et douce qui ne la quitterait jamais.

- D'ailleurs, c'est vrai. Depuis que je ne la vois plus, elle est devenue frileuse et se couvre de petites laines...

Oui, elle détestait ce prénom que personne ne comprenait. On le lui faisait répéter, interloqué, ou bien on comprenait Danielle ou Agnès. Et on l'avait dit si souvent que, pour faire cesser les remarques, elle avait décidé un temps de s'appeler ainsi. Mais ça ne changeait rien au ressentiment, à la peur d'un danger permanent, la menace d'un couteau au-dessus de sa tête ou sur sa gorge ou bien à la culpabilité d'un crime imaginaire : "si ce n'est toi, c'est donc ton frère !"... Ce sentiment d'être entre le loup et le boucher...

Des bruits violents la percutèrent et tarirent le flot de sa pensée : des pneus qui crissent, de la tôle froissée, des exclamations, un cri apeuré... Elle s'est retournée.

Le fichu. Le fichu de cette femme... Cette couleur orange délavée... Lui revient en mémoire un nom, "Vivette". Un visage. Des yeux bleus fatigués et cette tendresse. Toute cette tendresse dans les bras aimés, contre la laine du gilet sous lequel battait un coeur d'ange. Sa mère. Sa vraie mère. Celle qui l'a élevée et dont elle souhaitait qu'elle fut sa vraie mère. Vivette ! Sa Vivette d'amour, qui ne l'appelait jamais Agnelle...

Elle a couru entre les voitures. La vieille dame était assise sur la chaussée, un peu hagarde, au milieu des badauds et des klaxons impatients. Son fichu avait glissé, laissant voir ses boucles blanches. Agnelle s'agenouilla près d'elle.

- Vivette ? Oh, Vivette...

- Aidez-moi à me relever. Je vous assure que je vais bien...

Une fois debout, accrochée au bras de la jeune femme, elle la regarda très attentivement.

- Mon petit agneau, c'est toi ?

- C'est moi. S'il te plaît, ne meurs pas ; j'ai besoin de toi.

- Oh, je mourrai un autre jour ! Viens donc prendre un café ; tu dois en avoir des choses à me raconter...

 

© Lakévio