Photo de Famille

Palmer Pauline - family-gathering-1919-pauline-palmer

 

Grand-Père avait toujours eu cette toile dans son bureau. Il y était très attaché. Les enfants regardaient souvent le tableau et lui demandaient qui était cette jolie famille représentée. Il riait. Enfin, il avait plutôt l'air de glousser en pinçant les lèvres autour de sa pipe et les petits attendaient sa réponse... Enfin, il consentait, après les avoir regardé chacun gravement, à ôter le pipe de sa bouche et répondait invariablement :

- Enfants, vous savez bien que j'ai marchandé pour avoir cette toile il y a très longtemps... sur un marché ! Elle m'a plu. illico je l'ai emportée !

Grand-père disait toujours "illico", ce qui ravissait Eliette. Coriace, la fillette. Reprenant le tic de Grand-père, elle poursuivait.

- Et, illico, c'était sur quel marché, Grand-Père ?

- Ah mais, je ne sais plus, jeunette ! Allez donc jouer illico !

Grand-Père Illico avait d'autres tableaux dans la ferme de charme où il avait fait retraite. Il avait plaisir à les montrer à ses petits-enfants et à les "raconter".

- Regardez bien. Ici, vous avez votre trisaïseule. C'est à dire, ma grand-mère à moi ! Mon Dieu qu'elle était velue !... Minuscule et velue !

- Grand-Père, tu exagères toujours !

Et Grand-Père Illico gloussait et admettait auprès de Gil qu'il disait des "craques".

- Elles sont où les photos de ta vraie famille, Grand-Père Illico ? Celle de quand tu étais petit..., insistait Eliette.

- Mais c'est vous ma vraie famille ! s'écriait l'aïeul avant de demander aux enfants d'aller jouer dans le pré "illico" !

 

Grand-Père Illico s'écroula un jour en pleine partie de golf pour ne plus jamais se relever. La fermette de charme fut un peu délaissée jusqu'à ce que Lynette, la soeur aînée d'Eliette décide d'une "refonte" complète des pièces pour loger les enfants qui leur étaient venus. De nombreuses choses, meubles, tapis, livres, tableaux, dont l'hideux portrait de la trisaïeule, partirent en Salle des Ventes mais on ne se résignait pas à "attaquer" le bureau de Grand-Père Illico... C'était le coeur de la maison ; chacun l'avait ressenti. Pourtant il fallait au moins le refraîchir. On poussa le bureau et la bibliothèque et Gil décrocha le fameux tableau.

Une photo, coincée à l'arrière du tableau, tomba. Eliette la ramassa. Sur le dos, une inscription : "Boston, 20 août 1911". Son exclamation attira les autres. La photo, cornée et jaunie, représentait exactement les personnes du tableau et au-dessus de chaque visage était inscrit un prénom d'une toute petite écriture penchée. Linda, Ellis, Tom, Susan, Fred, etc... L'enfant, au premier plan, se nommait Henry.

- Henri, c'était bien le prénom de Grand-Père Illico ?...

- Sans doute une homonymie !

- Peut-être mais la photo plus le tableau, c'est étrange... Qui sont ces gens ?...

- Je propose un rassemblement des informations : Grand-père Illico a grandi en France. Il a toujours dit avoir perdu ses parents très jeunes et avoir été élevé par une vieille amie de la famille. Au fait, quelqu'un sait où il est né ?...

L'enquête, car ce fut une véritable enquête, les conduisit plus loin qu'ils n'auraient cru ! Grand-Père Illico était bien né à... Boston, en 1907, dans une riche famille d'armateurs, les Porter.

En septembre 1911, toute la famille, avec Nanny, la gouvernante et Simone, la nurse, s'embarqua sur l'Olympic pour gagner l'Europe et passer l'hiver sur la Riviera. Ils séjournèrent à Nice jusqu'en mars 1912 puis gagnèrent l'Angleterre car le but final du voyage était de rentrer en Amérique lors du voyage inaugural du fabuleux navire, le Titanic...

Gil retrouva la liste des passagers. La plupart des Porter y étaient inscrits mais ni Henry, ni sa mère et la nurse n'y figuraient.

Lynette obtint difficilement le certificat de décès de Nancy Porter-Newman, la mère de Henry : Caen, 7 octobre 1912.

Enfin, Eliette retrouva, grâce à une intuition, l'acheteur de la collection des périodiques L'Illustration que Grand-Père Illico possédait et qu'ils avaient vendu. Elle demanda la permission de feuilleter la collection. A la date du 14 avril 1912, sur la page relatant le grand naufrage, un feuillet était glissé. De sa belle écriture penchée, Grand-Père Illico avait écrit :

"Ce jour-là, si je n'ai pas perdu la vie, j'ai perdu toute ma vie. Petit malade sans forces, j'avais une pneumonie, j'assistais au grand départ. Ils m'ont tous embrassé, joyeux à l'idée du nouveau voyage sur ce si beau bateau et heureux du retour au pays. Papa me consolait en me disant que j'aurais maman et Simone pour moi seul et que je les rejoindrais au prochain voyage. Les cousines m'offraient des bonbons et des images, les oncles et tantes, des jouets et les grands-parents, leurs plus tendres caresses...

Si j'ai guéri, ne sachant rien du drame affreux qui venait d'engloutir ma famille, ma mère me fut enlevée rapidement par un profond chagrin. Il me resta Simone qui me relata plus tard tout cela et une fortune que je laissai, dès que je le pus, aux orphelins de cette atroce tragédie. Je hais les bateaux et surtout le Titanic."

 

© Lakévio