Ombres

Edward Hopper House by the Railroad

 

Chère petite Anna,

Te rappelles-tu de la maison perdue ? Cette vieille maison aux couleurs passées, aux lucarnes gigantesques sur le toit et à la terrasse ombragée si typique de la région. Elle était si incongrue, trop près de la voie ferrée. Nous nous demandions toujours si elle était habitée lorsque nous passions chaque été dans le train des vacances.

- Viens vite, viens vite ! On approche, Robert ! Tu vas voir. je suis sûre qu'il y a quelqu'un. Oui, on va peut-être voir quelqu'un aux fenêtres ou des enfants jouer sur le perron. On va entendre un chien aboyer au passage du train ! Regarde ! Là, maintenant ! Ah, tu as vu comme les rideaux ont bougé ! Quelqu'un nous regardait...

- Anna ! Le train passe si près, c'est le déplacement d'air qui fait bouger les rideaux !

- Oh, Robert ! Pourquoi es-tu si... euh... Pourquoi, elle ne serait pas habitée, d'abord ?...

- Elle l'a sans douté été. Avant le chemin de fer. Après, le bruit, la poussière, la circulation des trains de plus en plus rapides et de plus en plus fréquents les ont sans doute fait renoncer !

Mais, c'était qui, Robert ? Oh, pourquoi le train les a chassés ? Elle était si jolie cette maison...

Tu te rasseyais, inquiète un moment, puis tu retournais à tes jeux, à ta poupée... La maison restait imprégnée dans mes pensées. J'imaginais des fantômes, une vie cachée, des coups sourds dans les murs, des bruits de chaîne dans la cave, des sarabandes folles la nuit, des rires et de la musique, des coups de feu et des poignards ensanglantés. Cette maison, j'en ai rêvé souvent. La porte grinçait et les rideaux s'agitaient et j'entendais ta voix qui disait : "Regarde, Robert, tu vois bien qu'ils sont vivants !"...

Elle m'a tellement hantée que je l'ai couchée sur le papier. Je l'ai décrite sans y être jamais entré. J'ai animé les morts, supplicié les vivants. Les murs ont recélé des squelettes et les planchers des cadavres. Les ombres dévoraient les vivants. Sur les marches, une petite fille qui te ressemblait essuyait un couteau ensanglanté sur sa jupe plissée. Dans les hamacs accrochés aux piliers du perron se balançaient des morts-vivants. Des formes innommables hululaient la nuit aux fenêtres effrayant les voyageurs qui voyaient ces lueurs... Tu as su tout cela. Tu m'as complimenté. Tu es même venue lorsqu'on m'a remis le Prix du Roman Policier. Jeune architecte, tu as plaisanté : "Finalement, Robert, la maison nous accompagne !... C'est cette demeure inhabitée qui m'a donné envie d'en créer !"...

Combien d'années, Anna, nous séparent de cette rencontre-là ? Nous devions avoir la trentaine. Oui, bien sûr, puisque c'est peu après...

Oh, Anna, que je te dise. Pour mes soixante ans, Caroline, ma fille, m'a offert ce splendide livre sur Hopper. C'est curieux mais cette maison, je ne la connaissais pas. Je connais très bien celles du Cape Cod et celle-ci, je ne la voyais pas... Et là, elle me saute au visage ! Comme dit cet auteur français : "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre"... Mais je l'ai vue, ébahi de ne pas l'avoir remarquée auparavant. Peut-être était-ce voulu par le Maître du Temps ?...

Alors, sais-tu ? J'ai repris le train de notre enfance. Attendu de passer Jackson et guetté, guetté la maison... Rien. Disparue ! Il fallait s'y attendre ! Soit elle a fini par s'écrouler, soit les bulldozers se sont chargés de l'affaire ! Je ne sais pourquoi j'ai été si déçu...

Figure-toi, que je suis descendu à la station suivante et je me suis fait ramener à Jackson. J'ai dû attendre le lendemain dans un motel que les services de la ville ouvrent et je suis allé m'enquérir de la maison. Ils ont cherché un moment de quelle habitation il pouvait bien s'agir. Puis ils ont voulu savoir pourquoi je m'intéressais à cette chose que certains ont connu vermoulue, à moitié effondrée. J'ai mis en avant mes enquêtes de romancier pour les calmer car ils devenaient curieux et inquisiteurs. Un jeune employé est alors venu m'aider. Il ne savait rien de la maison mais il a été gentil et patient et j'ai fini par avoir ce que je voulais.

La maison a été abattue le 30 avril 1987.

C'est le 2 mai que tu as eu ton accident dans les Rocheuses. Tu n'es jamais rentrée. Tu avais trente-trois ans. Tu n'as pas survécu à la maison, Anna. T'a-t-elle entraînée avec elle ?...

Encore un roman ! dirais-tu  au vieux Robert.

 

© Lakévio