Le calendrier.

Knott Jackie interlude-at-montmartre

Jackie Knott, Pause in Montmartre

 

- Albert, il est revenu !

- Mmmm ? Qui ça ?...

- Mais, tu sais bien, le monsieur dont je t'ai parlé ! Celui qui ne venait plus...

- On le connaît ?

- Oh, t'es bête ! Tu fais celui qui sait pas pour m'agacer. Tiens, n'en parlons plus.

 

C'est drôle, quand même. Un jour, je l'ai remarqué. C'est vrai qu'il n'y a plus grand monde pour prendre le temps de s'asseoir sur les bancs. Tous pressés ! Les jeunes, ça te dévale la pente aussi vite qu'ils peuvent. Parfois il y en a bien qui s'attardent à se bécoter. Mais même pour ça ils sont trop pressés ! Quelquefois, des touristes, voulant être à l'écart de la foule, s'installent pour déjeuner. Et puis, à la montée, il y a quelques vieilles, qui font la pause. Mais lui, c'est pas pareil, parce que c'est le matin qu'il vient - enfin, qu'il venait. Il montait là avec son journal dans sa poche. Il a toujours choisi le même banc et il restait bien deux bonnes heures à lire de fond en comble le journal. Un peu comme Albert, sauf que lui, il ne sort pas et ne s'installe pas sur le banc. Il serait bien, dehors, Albert. J'ai eu envie de lui dire mais je me suis dit que ça dérangerait le monsieur puisqu'il choisit une heure où il n'y a pas encore de passants.

Je me demande ce qui lui est arrivé ! Il est venu de mars jusqu'au 13 juillet, sauf quand il pleuvait, bien sûr. Quand je l'ai pas vu le 14, j'ai pensé qu'il était peut-être sur les Champs-Elysées ! Pas son genre. peut-être devant la télé à regarder le défilé... Mais il n'était pas là le 15 et le 16 non plus. J'ai pensé qu'il était parti en vacances. Pourquoi pas ? C'est pas parce qu'on ne quitte jamais le quartier qu'il faut imaginer tout le monde pareil !

Mais les vacances, elles ont duré longtemps ! Le revoici ce matin et on est le 19 octobre... J'aimerais bien savoir où il était passé.

Peut-être qu'il était à l'hôpital... Il paraît pas si vieux que ça mais on sait jamais. Y'a pas que les vieux qui vont à l'hôpital ou au cimetière ! Le coeur ou une autre mauvaise chose ou un accident ! Il a pu avoir un accident ! C'est quand même curieux qu'il soit resté si longtemps... Hein, Albert ? Ah, il m'entend pas et quand il m'entend, il répond n'importe quoi ! J'aurais bien aimé qu'il aille mieux, ce pauvre Albert. Qu'il sorte un peu. Il achèterait des bonbons, il me raconterait ce qu'il a vu. Il pourrait aller causer au bonhomme ! C'est pas un bonhomme. C'est pas n'importe qui ; il est bien mis. Ce que je me demande, c'est pourquoi il reste aussi longtemps sur le banc à lire. Prendre l'air d'accord. Mais quand même il reste longtemps à lire. Il pourrait se promener. Finir de monter jusqu'au sacré-Coeur ! Mais je suis pas fine, je sais pas où il habite. Hein, Albert ? Il est pas du quartier le monsieur, on le connaîtrait !

C'est dommage qu'il revienne seulement maintenant ;il va pas en profiter longtemps : les beaux jours vont pas durer. Y'a qu'à voir comme la nuit arrive vite le soir. Oh, si Albert sortait, il pourrait aller lui demander tout ça ! Prendre de ses nouvelles. Lui dire qu'on s'était inquiété et qu'on est bien content de son retour. T'entends, Albert ?... Tu te rappelles notre voisin, Vincent Charbonnier qu'il s'appelait, il est resté longtemps à l'hospice. Maman va toujours le voir ; il n'a pas de famille. Sa femme, elle est partie. Tu le sais, ça, Albert ?

Peut-être que lui aussi a des problèmes avec sa femme et qu'il vient là juste pour lire son journal tranquillement... Ou peut-être qu'elle peut pas sortir, qu'elle a mal aux jambes. C'était peut-être elle qui est allée à l'hôpital... Moi, je veux pas aller à l'hôpital !

Mais, Albert ! Qu'est-ce que tu fais là, sur ce banc ? Pourquoi tu montes pas ? Viens, maman elle est plus fâchée, elle va nous donner le goûter et puis on jouera aux cartes tous les deux ou bien tu feras un château et je te promets que je le ferai pas tomber !...

- Bonjour, Madame Mauduit. C'est l'infirmière. Comment ça va aujourd'hui ? C'est l'heure de la toilette ! Qu'est-ce qui se passe ? Vous êtes de méchante humeur ce matin ? Toujours pas envie de parler ?... Même un gentil bonjour ?... Il va faire une belle journée d'automne, vous savez ! Qu'est-ce que vous regardez ? Encore ce triste calendrier ? Je vais vous aider à vous asseoir dans le lit. Après la toilette, je vous installe devant la fenêtre ; vous verrez le parc et vous serez bien pour déjeuner.