Le bonheur est dans le pré.

Freedenfeld Robin portrait-of-kathy

Freedenfeld Robin - portrait-of-kathy

 

Dans un an et un jour, qu'il m'a dit, si tu ne te plais pas ici, tu pourras partir...

Je ne savais plus quoi faire quand je me suis inscrite à cette émision "Le bonheur est dans le pré"... Au chômage depuis deux ans, sur le point de perdre l'appartement, seule dans cette ville étouffante, étourdissante... Mais, quand même, je ne sais pas vraiment ce qui m'a pris !...

Je crois que j'ai voulu leur montrer que je pouvais aller jusqu'au bout de quelque chose. Me faire engager à la télé. Enfin, façon de parler !... C'était pas gagné mais, j'ai réussi, ils m'ont choisi...

Moi qui n'avais jamais mis les pieds à la campagne !... Et bien, j'ai tout de suite accroché avec Julien. Il est pas plus moche qu'un autre et c'est un de ces agriculteurs modernes ; il a fait une école d'agriculture. Ça m'a bien plu les pommiers, les vaches, tout ça. Se lever de bonne heure, ça m'est égal. Quand on fait trois heures de RER chaque jour pour aller à un bureau qui ne vous plaît pas !... Et puis, j'aime bien cuisiner et il y a plus d'équipement ici que dans mon studio ! Il a tout fait installer, Julien, quand sa mère est morte, il m'a dit. Elle avait l'air d'avoir son caractère, la vieille. Je devrais pas parler comme ça. Au fond, elle était plus sympa que ma mère à moi ! C'est elle dans le cadre-là mais parfois on a l'impression qu'elle est derrière la porte parce que Julien en parle souvent. Il parle jamais de son père mais c'est vrai qu'il les a laissés quand il avait six ans. Comme ça, d'un coup, mort debout dans son étable. Tu parles d'une mort ! Pauvre petit.

Oui, il est gentil Julien. Il est propre. Je dis ça parce qu'on s'imagine des choses sur la campagne surtout quand on y a jamais mis les pieds ! Les bouses, le purin, l'odeur... Quand j'ai décidé de m'installer avec lui, il avait tout préparé. Balayé, lessivé, choisi une nappe, mis des fleurs et même allumé la cheminée. ca m'a fait drôle. Il m'avait acheté des bottes de caoutchouc et une salopette pour l'étable. C'était comme si je prenais des vacances... Des vacances qui ont duré un an et un jour. Je dois lui dire aujourd'hui... Il est sympa, Julien. Il a préparé le café ce matin. Il a fait les tartines et il a même cueilli une fleur pour ce dernier matin...

Quand je pense comme il était étonné de ma minuscule piaule et de son désordre. Il avait dit quoi, déjà ? Ah oui, "entassement" ! Ben, j'avais pas beaucoup de place... Et c'est sûr qu'il est plus ordonné que moi ; il m'a beaucoup appris. Presque tatillon parfois, le Julien. C'est pas bien grave. Il aime bien parler. Il a été seul longtemps lui aussi. Il m'a dit qu'il parlait même à ses poules et à ses vaches. Tiens ! j'entends la Blanchette dans le pré derrière...

Bon, il a eu la délicatesse de s'éloigner pour ne pas me voir faire ma valise. C'est ce matin le départ... C'est  vite passé, un an, finalement ! Pourtant c'est une dure vie, la ferme. Au boulot, à Paris, je comptais les jours. Ici, pas le temps !...

J'ai préparé une lettre hier où je lui dis.. que j'étais bien avec lui mais que ce n'est pas ma vie à moi. Un an de campagne, je ne sais pas comment j'ai fait ! Bon, on a la télé et puis la radio et il a quelques bons copains. Il m'a même abonné à des magazines et ce que je touche, il me le laisse pour que je commande des trucs. Et puis, moi, à la ville, j'avais pas vraiment de copines. C'était un "pas le temps" autrement. Tu rentrais le soir, juste envie de te coucher !  Au hameau, la voisine, en face, est gentille. Oui, jeune et sympa. C'est son milieu; elle est d'ici. Je sens bien que je suis pas vraiment comme elle...

Mais Amandine, quand même, elle m'a appris des tas de trucs ! Faire le pain, par exemple. Comme j'aime cuisiner, c'est génial et ça évite de prendre la voiture pour aller le chercher ! J'aime bien sa petite aussi. Louise a deux ans et demi ; elle est chou ! Elle m'aime bien je crois... ça va lui faire de la peine que je sois plus là.

Bon, l'heure file et le café est froid. Faut que je m'habille...

Je sais pas. Je sais pas comment il va le prendre. Je crois qu'il imagine même pas que je vais le faire... Enfin, Je sais pas ; c'est lui qui m'a dit que je pouvais partir...

Une fois, on a dormi à la belle étoile, dans le pré ; ça m'était jamais arrivé. Il est pas brusque, Julien. Il m'impose rien. Il a même dit que si le bureau me manquait et que je trouvais à m'embaucher au bourg, il me laisserait faire. Qu'il aimerait bien une femme qui soit pas une fermière. C'est un bon gars. Il mérite d'avoir une compagne mais moi, je sais pas.

Et puis, cette fois, où le renard est venu dans le poulailler ! Quel chambard ! Heureusement qu'il l'a entendu, Julien !... je me suis bien amusée à courir après les volailles tout affolées. Et toutes les conserves que j'ai pu faire ! Amandine m'a vraiment aidée.

Il y a aussi Carmen, la femme espagnole de Laurent, la ferme derrière la nôtre. Elle est drôle. Elle m'apprend l'espagnol et la couture. Pour une campagnarde, elle a toujours de jolies robes. On se fait de drôles d'idées sur les campagnardes...

 Je vais leur manquer... A Tobie aussi ! Où il est ce chien, ce matin ? Ah, bien sûr, avec son maître !...

J'ai été bien accueillie, c'est vrai. On est pas trop isolés. peut-être moins qu'en ville, finalement ! Mais j'ai pas trouvé ma place... Je sais pas si j'ai trouvé ma place...

Allez, faut aller la chercher ma valise.

J'ai prévenu ma mère que je prendrai le train aujourd'hui et que je viendrai un temps chez elle. Elle s'en fiche complètement ! Elle m'a dit de faire ce que je voulais. Et bien, je sais pas moi. Ça fait un an et un jour et je dois lui dire ce que j'ai décidé. Mais lui ?... Je l'embête pas lui ? Il me trouve comment? Il m'a jamais vraiment dit... Allez, je vais me faire encore du café, ça me donnera du courage... Non, je sais vraiment pas, moi...

C'est pas rien, un an. Ça crée des liens. C'était pas mal. Non, je n'ai pas été malheureuse mais c'est sans doute pas la vie qu'il me faut... Qu'est-ce qu'il me faut comme vie, finalement ?...

- Ben, Nadette, qu'est-ce que tu fais en peignoir sur ta chaise avec ton café froid, à midi ?...

- Il est midi ?...

- Alors ?... Tu veux bien rester, c'est ça ?... demanda, anxieux, l'homme qui venait d'entrer.

Nadette soupira, froissa la lettre dans la poche du peignoir, sourit franchement comme délivrée et dit.

- Oui, je reste Julien. Je le veux aussi.

 

© Lakévio