Edward Hopper Four Lane Road

 Edward Hopper- Four Lane Road

 

- Tu vas encore rester là longtemps, Ernest ? Fais pas ta tête de mule !...

Je l'entends encore la Miranda quand elle m'appelait pour la onzième fois pour le dîner ! Le dîner pile à 8 heures. A la minute près ! Le moment creux. Les travailleurs tous rentrés chez eux et les fêtards pas encore partis festoyer... 

Moi, j'aimais bien ce moment. La rumeur de la route partie. Reposer mon dos, mes jambes. Si seulement Miranda avait pu la fermer ! Elle pouvait pas s'empêcher : elle jacassait toute seule. Au moins avec les clients, c'était facile. 5 litres, 2 litres, le plein... Un jet sur le pare-brise, regonfler les pneus... Pas besoin de causer. Ben oui, je suis pas causant ! Elle supportait pas, Miranda.

Et puis, le tête à tête des repas, quelle plaie ! L'entendre encore et encore... Je me demande ce qu'elle pouvait bien raconter... Ben non, je ne savais pas écouter. Plutôt, j'avais pas envie. Alors, je pensais aux commandes, livraisons, rangements et nettoyages. Pouvais pas comprendre, Miranda, comme je me plaisais dans l'odeur d'huile, de graisse de moteur et l'essence, l'essence !...

Les sens... Elle m'avait plu Miranda quand elle avait vingt ans, avec sa robe rouge et son ruban. Elle avait bien voulu me suivre quand j'ai pris la station. C'est vrai que c'était un peu isolé, sur une route perdue... Si on avait eu des enfants, ç'aurait peut-être pas été pareil. Elle est devenue méchante. Elle parlait d'accord mais c'était toujours pour me houspiller, me harceler ! Jacasser, jacasser... Moi, rien à lui dire. Rien ! Compris ?...

- Vous avez dit quelque chose, Monsieur Ernest ? Je peux y aller maintenant ?

- Vas-y ! je réponds à la gamine. Tous les jours elle vient à cette heure. je lui ai demandé de porter la robe rouge et le ruban et de se mettre à la fenêtre à 8 heures pétantes pour me dire de rentrer manger le frichti qu'elle m'a préparé...

C'est le dernier soir. Ils ont fermé la station. Y'avait plus grand monde qui passait. Je vais manger et partir. Ce qui m'embête, c'est de laisser Miranda dans la cave... Ils vont la trouver... Enfin, ce qu'il en reste mais c'est déjà bien assez. Un corps, ça parle encore ! Fallait pas qu'elle m'énerve. La parole de trop comme on dit. J'ai pris la poêle avec les oeufs et un bon coup sur la tête. Pas de chance ; elle a pas supporté. Oui, elle était jolie Miranda, il y a longtemps. Là, avec le jaune d'oeuf sur son corsage et le sang qui lui coulait sur la figure... Elle aurait pas aimé, Miranda.

L'essence... Je crois que j'ai trouvé un moyen de partir. C'est pas bien compliqué avec une allumette. Et ils ne trouveront pas Miranda...

 

© Lakévio