silvestro lega

 Silvestro Lega - La Curieuse

 

Tout le monde savait que la Signora Pascalina était curieuse. Ses persiennes étaient toujours closes mais on devinait sa présence derrière et parfois d'effrontés gamins se plantaient devant chez elle et épiaient à leur tour les fentes des volets, juste pour apercevoir les petits yeux braqués sur eux et leur faire les cornes. Si la Signora était choquée, on l'ignorait. peut-être se signait-elle et allait vite embrasser le crucifix au-dessus du buffet...

On imaginait beaucoup de choses sur la Signora Pascalina ! Elle était si présente et si mystérieuse. Elle ne sortait que pour la messe, celle de quatre heures où il n'y a jamais personne. Quelques vieilles l'avaient aperçue dans son grand voile noir mais aucune n'aurait pu dire la couleur de ses cheveux ou celle de ses yeux... Donc on pensait qu'elle était pieuse et comme elle était seule et s'enveloppait de noir pour ses seules sorties matinales, qu'elle était veuve. Elle faisait livrer ses courses par le petit Francesco mais il avait la consigne de déposer le panier devant la porte de l'appartement.

Certains pensaient qu'elle était laide; d'autres qu'elle était malade. D'autres encore imaginaient qu'elle avait fui une famille qui voulait la marier ou un époux violent... La Signora était l'énigme du village. On en avait même parlé au curé puisqu'il la voyait chaque matin mais il avait calmé tout le monde en disant que c'était un grand malheur qu'il fallait respecter... ce qui n'avait pas tari les commérages et supputations !

Au fait, comment savait-on qu'elle s'appelait Pascalina ? Et bien, elle habitait la maison de Léonarda. C'était elle qui un jour, il y avait bien quinze mois maintenant, avait dit qu'elle installait sa nièce et lui laissait la maison. Mais ce n'est pas Leonarda qui avait dit le nom. D'ailleurs Léonarda n'était jamais revenue. C'était le facteur ! Parce qu'un matin il avait porté un télégramme avec juste  "Signora Pascalina chez Leonarda"...

C'est sûr que Pascalina passait du temps derrière les persiennes ! On ne savait plus qui épiait qui, finalement, au village. On voyait juste les ombres mouvantes cent fois par jour et parfois les lattes qui se soulevaient un peu plus. De quoi alimenter les conversations, finalement, non ?

Cette histoire de télégramme avait relancé les conversations : elle avait peut-être un amant ? Pas très assidu, l'amant ! Ou bien on avait retrouvé sa trace et le mari ou le père allait débarquer... On ne savait pas pourquoi mais depuis le télégramme, tout le monde attendait quelque chose... qui ne venait pas ! Les jeunes gens commençaient à avoir envie d'enfoncer la porte et les jeunes femmes l'interpellaient parfois devant la façade en se moquant :

- Pascalina, montre-toi !

- Pascalina, méfie-toi, il arrive !

Un matin de juin, à l'aurore, ce furent les carabinieri qui surgirent et investirent la maison. On ne les entendit même pas arriver ; ils avaient laissé leurs chevaux à un kilomètre du village. Il y eut quand même deux ou trois coups de feu, ce qui mit toute la place au balcon. Et l'on vit sortir...

 - La Pascalina ! Elle a une barbe !...

Et le rire enfla dans les maisons jusqu'à ce qu'un carabinieri leur crie :

- Rentrez chez vous, braves gens, on vient d'arrêter le célèbre bandit Giuseppe Rossi !

Et la stupéfaction fit taire le village d'un coup.

 

© Lakévio