Lentrein Jules

Jules Lentrein - Portrait de la Princesse Irina Alexandrovna de Russie

 

Gerda avait tout d'une princesse : un maintien superbe, un aplomb considérable, une autorité certaine, une élégance raffinée. Tout sauf peut-être la fortune ! Mais elle était libre. Une femme de son temps, aux cheveux courts et au long fume-cigarettes. Son indépendance, elle l'avait gagnée en allant travailler. Elle était entrée sur concours à la Banque de France où son assurance et son zèle lui avaient acquis rapidement du galon.

Elle avait des amies et se plaisait à sortir. Son charme attirait les galants. Attention, je n'ai pas dit que Gerda était femme légère. Elle flirtait simplement en attendant de trouver - peut-être - celui qui saurait la fixer. Les années filaient mais Gerda n'enviait toujours pas le "fil à la patte" qui retenait tour à tour ses amies à leur foyer.

Pourtant, il vint le bel inconnu dont j'ai peu entendu parler.

Il vint, le compagnon. Tardivement, sans doute. Mais il ne devint jamais le mari et il est bien possible que ce fut d'un accord tacite malgré le doute et les regrets qui pouvaient l'effleurer parfois : envie de faire une fin, de ne plus être l'éternelle célibataire, histoire de fonder famille comme son jeune frère Ferdinand ou sa cousine Solange.

La guerre éclata.

Mobilisé, le compagnon lui fit promettre de l'attendre...

Ce que nous connaissons de l'histoire, c'est qu'il revint et que, bien sûr, il alla chez Gerda. La première chose qu'il vit, après avoir perçu de la froideur dans les retrouvailles, fut la paire de pantoufles d'homme dans l'entrée. Ce n'étaient pas les siennes que Gerda auraient pieusement gardées... Il comprit et partit sans retour en disant :

- Dites-moi que je dois cèder la place et je m'effacerai...

C'est qu'entre temps, durant ce long temps de guerre qui paraissait sans fin, Gerda était vraiment tombée amoureuse. Amoureuse de l'impossible, amoureuse de  Félicien. Un coup de foudre, violent, étourdissant, irrépressible, irrévocable entre deux êtres très seuls, en quête d'un appui, d'une âme soeur, avides d'amour. L'inclination fut immédiate et pourtant Félicien résista.

Félicien n'était pas libre. Si un homme encore jeune comme lui n'était pas à la guerre, c'est qu'il avait une bonne raison : une femme très malade et lourdement handicapée qu'il ne pouvait abandonner. Il n'avait rien à offrir que cet amour qui lui dévorait le coeur...

Gerda était libre, elle. Libre de choisir celui qui ne l'était pas, ne réclamant rien d'autre que l'acceptation de leur sort sans mettre en danger l'union de son amant et le droit de se voir chaque fois qu'ils le pourraient.

Ainsi fut fait pour le restant de leur vie. Félicien devint l'ami de la famille parce qu'il était l'ami de coeur de Gerda et pour toutes ses qualités. J'ai dit que j'avais connu ce monsieur et que leur histoire m'avait fait placer résolument et définitivement Gerda parmi les femmes courageuses et modernes.

 

 

Cachin Claude le-fume-cigarette

Claude Cachin- Le fume-cigarette