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Thomas Cooper Gotch - Etude d'une jeune femme

 

Gerda était dans sa jeunesse une femme magnifique . Grande, brune, mince, presque la longue femme brune de Barbara. C'était la cousine germaine de ma mère, de neuf ans son aînée et j'ai entendu dire que mon père l'avait courtisée avant de rencontrer ma mère.

Lorsque  je l'ai connue, la fine silhouette avait disparue sous les formes laissées par le temps et le goût des mets fins et délicats accompagnés de grands crus. C'était en effet une amatrice de grande cuisine et lorsqu'elle venait, imposante,  droite et fière, potelée avec double menton mais permanentée, manucurée et parfumée, ma mère mettait les petits plats dans les grands. Et moi, peste, vinaigre et capricieuse Miette, je la craignais car elle osait dire ce qu'elle pensait : elle avait une façon de vous regarder qui vous faisait rentrer la colère dans la gorge et les larmes dans les yeux ! C'était une autorité. "Une main de fer dans un gant de velours" était son expression favorite. Elle disait à ma mère : "Solange, cette petite tournera mal, il faut l'élever avec une main de fer... etc, etc... !"

Mais elle était passionnante. Elle voyageait et sortait beaucoup et avait donc de nombreuses anecdotes à rapporter. Elle avait aussi quatre neveux et  nombre de petits-neveux qui, toujours à cause des générations décalées de la famille, était proches de mon âge et dont j'aimais beaucoup entendre les nouvelles lorsqu'elle n'en amenait pas un ou deux.

Comme elle était excessivement gourmande, elle venait toujours avec petits fours, gâteaux ou friandises.  J'adorais, bien sûr, la voir arriver avec le joli paquet blanc enrubanné de la pâtisserie mais je guettais aussi ce qu'elle sortirait de son sac : sucres d'orge, bonbons, pâtes de fruits, sucettes... Parfois, il n'y avait rien. "Il est mauvais que les enfants s'habituent à recevoir" affirmait-elle ou encore "Je ne gâte que les petites filles sages"... Mais peu importait, je n'étais pas dépitée longtemps parce que curieuse de ses récits bientôt commencés.

Elle était restée fille mais avait un ami régulier, comme on disait à l'époque, qui s'appelait Félicien. Je ne vous raconterai pas aujourd'hui le roman de Gerda, je dirai simplement que cette auguste dame m'étonnait beaucoup : à son âge elle avait un amoureux qu'elle rencontrait dans un café de la Place St Côme où ils avaient leurs habitudes. Des retrouvailles autour d'un verre de vin le temps d'un paquet de cigarettes partagé puis elle regagnait son domicile sur les hauteurs de la ville.

Un des derniers souvenirs que j'ai d'elle est un succulent déjeuner, un jour d'été, alors que l'année universitaire était terminée et qu'elle avait accompagné mes parents à Lyon pour fermer ma chambre d'étudiante. Ils étaient arrivés de bonne heure car Gerda, sachant faire à ses cousins un plaisir extrême nous invitaient tous trois au restaurant. Mais pour gagner ce haut-lieu de la vraie Grande Cuisine nous avions encore de la route à faire.

Je me rappelle la cour ombragée et le ballet des serveurs. Puis l'entrée que je m'étais choisie : "Saucisson cuit sous la cendre dans son manteau de brioche". On me présenta un énorme plat en forme de cheminée ; le serveur releva le rideau de cuivre et le mets apparut doré, moelleux et fondant à souhait...

A l'époque j'étais une longue asperge qu'une pincée de sel rassasiait. Autant dire que mon repas était déjà terminé après deux bouchées ! Il y avait pourtant ensuite un plat et son assortiment de légumes. Je me sentais tellement mal sous le regard réprobateur de Gerda qui me voyait pignocher dans mon assiette que je ne me rappelle même pas de quoi il s'agissait ! Par contre, j'ai fait un effort extrême pour honorer le dessert, à savoir une coupe de glace, chantilly et fraises des bois. En fait, je n'ai mangé que les fraises des bois, la coupe fut terminée par mon père... J'entends encore Gerda :

- Ce n'est pas la peine qu'on t'emmène chez Troisgros pour que tu laisses tout dans ton assiette !

 

Au-delà de mes caprices d'enfants, mes insolences d'adolescente, j'avais fait là le pire péché qui soit !

 

klimt 

Gustav Klimt - Portrait of a Lady (peut-être Mrs Heymann) - 1894