Casas Carbo Ramon - Julia c

Ramon Casas y Carbo 

 

Personne n'oubliera jamais le rire contagieux de Jacqueline. Sa joviale bonne humeur, sa rondeur accorte, son art de mettre les petits plats dans les grands.

Jacqueline de l'Oradou, la maman de mes cousins Fanny et JP.

Nous allions "à l'Oradou" mais c'était "Jacqueline" qui venait chez nous et ce prénom était une promesse d'heures chaudes, de joyeuse ambiance et de grandes parties de rires.

Jacqueline, donc, était la petite soeur de Tante Anne, la seconde fille de Joaquim qu'il avait eu avec Francine, sa seconde épouse. Francine avait été bien accueillie dans le cercle familial et nos deux familles étaient donc très proches. Je ne crois pas avoir dit que Joaquim était musicien et que si Tante Anne chantait à ravir, sa petite soeur jouait de l'accordéon avec son père. Peut-être a-t-elle joué Dans les Jardins de l'Alhambra tandis que Suzanne, ma mère, et Tante Anne, sa soeur, chantaient les couplets. Elle aimait les opérettes de mon grand-père et connaissait bien La Belle de Cadix et Carmen. Elle adorait danser le flamenco, se déguiser en gitane et manier éventail et castagnettes  et brune comme elle était, si ardente et rieuse, les yeux vifs, elle pouvait passer pour espagnole. Il était donc tout à fait inévitable qu'elle épousât... un Andalou !

Jacqueline était une passionnée. Elle ne ressentait pas les choses ; elle les vivait intensément, elle vibrait, elle aimait, elle pleurait, elle tremblait. Elle ne cuisinait pas ou ne cousait pas ; elle perfectionnait !  Mais elle avait l'art de la perfection modeste : "je n'ai rien inventé : il faut juste suivre la recette, il faut seulement découper le patron... " mais tout le monde s'extasiait sur les créations ou savourait les délices de Jacqueline.

Parfois elle était dans tous ses états, presque au bord des larmes : "j'ai eu la main trop lourde; j'ai gâté ce plat !" Ou encore "Trois fois, j'ai dû défaire les manches de ce corsage et c'est sûr, ce n'est pas encore ça !"  Et bien sûr, le plat était délicieux, goûteux à point et, pourtant, le vêtement tombait parfaitement avec élégance. Imaginez : elle cousut elle-même la robe de mariée de sa fille, ma cousine Fanny !

Non, Jacqueline n'était ni pessimiste ni morose, seulement "per-fec-tion-niste" ! Elle aimait à rire aussi de ses angoisses et de ses erreurs. Mais elle avait toujours le coeur à vif et pouvait "se faire du mauvais-sang" pour sa famille, ses enfants puis petits-enfants qu'elle aimait à rassembler autour d'elle ainsi que la famille agrandie de ceux dont elle avait été la nounou et qui conservaient des liens très forts avec elle !

Par-dessus tout,, elle souhaitait avoir sa maison pleine, son petit monde sous ses yeux et un des derniers souvenirs chaleureux que j'ai d'elle, c'est la grande tablée d'un déjeuner dominical où elle avait réuni sa famille et la nôtre. Fanny était là avec son fils Frank et sa fille Maelys et j'avais une petite Brunette de dix-huit mois. Jacqueline s'inquiétait de savoir si Brunette mangerait aussi la purée-maison qu'elle avait préparée pour ses deux petits. Devinez !...

 

De ce jour-là, j'ai aussi gardé en mémoire la surprise et notre émotion partagée lorsque Fanny, se retournant sur nos filles, s'écria :

-Oh, regarde, Miette, on dirait toi et moi !

 

La grande peur de Jacqueline était d'avoir une fin de vie aussi difficile et tourmentée que celle de sa mère. "Je ne voudrais pas causer de soucis à mes enfants autant qu'a pu le faire ma pauvre mère" disait-elle. Elle fut entendue du ciel. Elle mourut subitement, pratiquement dans le cabinet de son médecin traitant !

Elle nous quitta surtout beaucoup trop tôt, mais c'est toujours trop tôt lorsqu'on vous aime...

 

 

Renoir Auguste Jeune femme a la rose femme en bleu

 Pierre-Auguste Renoir - Jeune femme à la rose/Femme en bleu 

 

© Lakévio