L'été venu, la famille savourait le bonheur de quitter la ville chaude en prenant ses quartiers à la campagne.

Cependant, trop souvent à mon gré, mon père en début de semaine était rappelé à ses occupations et nous restions seules, ma mère et moi, aux Buissonnets. J'étais alors une toute petite fille de quatre ou cinq ans.

Il revenait chaque vendredi, ramenant parfois les grands-parents ou mon frère et/ou ma soeur, et nous allions l'attendre au Communal...

 

Le Communal était un pré commun à tous les habitants du hameau. C'est à dire que n'importe qui pouvait aller y faire paître son troupeau. Il se trouvait sur la route nationale qu'il fallait traverser alors que les fermes se trouvaient sur le chemin perpendiculaire à cette route. C'était un pré charmant, vaste, avec de hauts peupliers et un reste de mare qui se devinait plus qu'on ne la voyait aux ajoncs et roseaux et aux ornières emplies d'eau. Plus grande, j'y viendrais avec mon amie Madeleine et son chien Finaud garder ses moutons et, pendant que le chien surveillerait les brebis, nous ferions des bouquets, tresserions les ajoncs pour en faire de jolis petits paniers ou nous jouerions avec nos poupées de carton.

 

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Edith Richardson - Eveil du Printemps

 

 

Chaque vendredi, donc, nous allions goûter et attendre au Communal. Nous nous asseyions sur un très long tronc d'arbre ; maman sortait son tricot. Je n'étais pas longtemps avant d'aller cueillir les boutons d'or, les fleurs de trèfle, les pâquerettes, j'escaladais le tronc et sautais tout en me racontant des histoires. Je crois que depuis toujours j'ai meublé ma solitude d'enfant au milieu de grandes personnes en me parlant, en m'inventant des compagnons imaginaires (Madame Mimisse fera long feu !). Maman guettait la route et les rares voitures qui y passaient. Moi aussi. J'étais excitée parce que j'adorais mon père. 

 

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Heidi Malott (artiste américaine contemporaine) - Champs de blé

 

 

Au moindre bruit de voiture montant la côte, nous regardions si c'était la traction familiale. Si tel était le cas, nous ramassions en hâte nos affaires et courions sur le bord de la route. J'agitais les bras aussi haut que je le pouvais pour que le conducteur nous voit et s'arrête. J'avais plaisir à penser que c'était moi qui le faisait arrêter ! Le bonheur lorsque la grosse traction  ralentit et stoppe ! Les portières s'ouvrent. La bonne odeur particulière du revêtement des sièges, sa chaude couleur rouge et toute la vaste place à l'arrière pour moi seule ! Je m'installais sur le bord du coussin après les gros baisers donnés à mon père, mes bras autour de son cou. En route pour la maison tous ensemble !

 

Cette fois-ci, nous n'avons pas couru assez vite sur la route et la voiture nous a dépassées ! Allait-il nous voir dans le rétroviseur ? Non, il ne ralentit pas. Il est tout à l'attention de la circulation, aussi faible soit-elle, pour tourner, traverser la route nationale et s'engager dans le chemin des Buissonnets... Nous courons. A notre tour de bien regarder avant de traverser. La voiture est déjà loin quand nous débouchons sur le chemin... Mais il nous a vues et le voilà qui revient vers nous en marche arrière, juste pour que nous ayons ce plaisir de quelques mètres de plus à parcourir ensemble sur le chemin de la vie...

 

© Lakévio