Brasseur_Georges_

Georges Brasseur

 

 

"Madeleine, c'est ma poupée..." disait une poésie de mon enfance.

Pour moi ce fut une amie. L'amie d'enfance que je retrouvais à chaque fois que nous allions aux Buissonnets où elle habitait.

Quand on est enfant il ne nous est pas possible de donner un âge aux gens que nous côtoyons. On n'y pense même pas ! Je ne me préoccupais donc pas de l'âge de Madeleine, je voyais juste qu'elle était plus grande que moi. Toute petite, lorsqu'elle passait avec sa mère et son chien, menant le troupeau de moutons au pré, j'étais accrochée au portail tandis que nos mères se saluaient et j'espérais très fort qu'elles proposent de m'emmener.

Madeleine jouait avec moi tandis que sa mère  surveillait les moutons. Nous jouions avec de petites poupées fabriquées dans du carton que nous habillions avec des papiers de bonbons brillants et colorés. Les miennes n'avaient jamais de bras... Madeleine leur fabriquait aussi des chambres dans des boîtes de médicaments. Les boîtes d'ampoules avaient sa préférence parce qu'elles étaient plus hautes. Elle mettait du coton pour le lit, des feuilles comme couverture, parfois un morceau de tissu ou des brins de laine récupérés. Mais souvent elle retournait s'asseoir aux côtés de sa mère et, l'imitant, tirait du sac elle aussi un ouvrage en jetant un oeil sur Germaine pour voir si elle ne prenait pas ombrage du temps passé à jouer.

Plus tard, lorsque nous avons pu aller seules garder les moutons, je n'étais pas peu fière d'avoir un bâton en main pour taquiner les jarrets des brebis récalcitrantes. Bâton que mon père m'avait choisi lui-même sur le noisetier, taillé et décoré comme il le faisait dans son enfance. J'adorais répéter avec Madeleine : "Vène, Vène !" pour faire avancer les moutons et "Vé la care, Finaud !" pour envoyer le chien !

Parfois, elle venait "jouer pour de vrai" dans ma cour et nous faisions des parties de balançoire en nous racontant des histoires.

 

Laugée Georges La jeune bergere

Georges Laugée - La jeune bergère




Un jour, j'ai découvert que Madeleine était grande. Bien plus grande que moi. Tout d'abord elle est allée dans un Collège professionnel où elle apprenait la couture... J'étais encore en primaire ! Puis, lorsqu'elle venait à la maison, c'est avec ma soeur qu'elle passait du temps ! Souvent autour d'un ouvrage ! Je me souviens très bien d'une chemise de nuit en cotonnade rose à fleurs !... J'étais déçue et je les regardais de loin, boudant sur ma balançoire...

Et puis, une autre fois, j'ai compris que tout était fini. Je n'aurais plus jamais Madeleine lorsque je viendrais au village. Madeleine allait se marier ! Je n'en revenais pas ! C'est elle qui me l'a dit lors d'une visite chez elle.
Elle allait partir s'installer dans le village de son mari, pas très loin. Je pourrai venir la voir si je le souhaitais....
- Tu te maries ? Mais tu as quel âge ?
- Dix-neuf ans !
- Mais tu es jeune ! Et il a dix-neuf ans aussi ton mari ?
- Non, vingt-six.

Alors là ! D'abord, elle était beaucoup plus vieille que moi ( juste cinq ans !) et elle épousait un vieux !!!

- Mais tu es sûre que tu veux te marier ? Il est plus vieux que toi !
Madeleine rit et dit en rougissant : "Mais, je l'aime ! Je suis heureuse de me marier."

Et elle ajouta ce qu'il ne faut jamais dire : "Tu verras, tu comprendras plus tard..."

Je ne voulais pas comprendre. Je me sentais trahie !


Lefebvre Jules Joseph_Marie-la-fiancee

Jules Joseph Lefebvre - Marie la fiancée



Je ne suis jamais allée dans sa maison de dame. J'ai revu Madeleine en visite chez ses parents; elle attendait son premier enfant. Je l'ai vue promener son premier fils, puis son second. A chaque fois nous faisions un brin de causette mais je grandissais aussi. Ma vie, lorsque j'eus dix-neuf ans, était loin de ressembler à celle de Madeleine. C'est ma soeur qu'elle venait voir dans la cour de notre maison pour parler de leurs enfants.
De loin en loin nous avions des nouvelles. Elle a perdu sa mère, je me suis mariée et à mon tour j'ai eu des enfants.
Un jour nous nous sommes retrouvées, parce qu'après des années d'absence j'étais revenue un été passer des vacances au village. Elle venait voir Ernest, son père, très malade. Cette fois-ci nous avons terminé la soirée chez elle, à C. où elle s'était installée à la retraite de son époux ; elle était déjà grand-mère et j'ai pu enfin apprécier son mari.

Je sais qu'elle est veuve à présent. Je voudrais surtout lui dire qu'elle a compté dans ma vie et qu'elle m'a sûrement aidé à grandir.


Merci, Madeleine.

© Lakevio