Années 50


Il est courant de faire la sieste dans les contrées chaudes. 

Friedrich_von_Amerling

Friedrich Von Amerling


L'Auvergne, en été, est une contrée chaude ! Surtout Clermont-Ferrand, située dans une cuvette! Afin de  travailler quand il faisait encore frais, mes grands-parents et mes parents avaient l'habitude de se lever de bonne heure pour oeuvrer au jardin; ils récupéraient leur comptant de sommeil lors de la sieste.


Les longues grandes vacances... Les étés radieux. Le matin, l'air embaume du parfum des roses de Grand-Père. Chaque soir, il n'oublie pas de" leur donner à boire", juste au pied, avec son arrosoir pour ne pas flêtrir les fleurs. C'est un long travail qu'il accomplit à la tombée de la nuit lorsque la terre soupire enfin d'aise.

Après le déjeuner, c'est sieste obligatoire pour tout le monde !... Mais je n'ai pas forcément envie de dormir !...
En ce temps-là, je suis encore dans le lit à barreaux à côté du lit de mes parents. 
Ils dorment, sans aucun doute. Pas un mouvement. Les corps gisent, affalés, dans la torpeur tiède. On sent que le soleil tape dru derrière les persiennes closes. Les traits de lumière au travers des volets se posent sur le mur et la grande armoire et dessinent de grands rayons blancs dans la pénombre. A peine sont-ils fugitivement brouillés par le passage d'un oiseau hardi. Rien ne bouge. Les grands marronniers font la sieste, semble-t-il, eux aussi. Pas un souffle, pas un bruit, si ce n'est parfois un soupir qui monte de la gorge de ma mère et un claquement de lèvres de mon père qui lui répond.

Je me redresse et les regarde dormir. Ma mère est souvent en combinaison, alanguie. Mon père, tout en bras et en jambes, est replié, le bras sous l'oreiller, la tête en arrière, bouche ouverte.

Je m'ennuie...

 

Jessie_Willcox_Smith

Jessie Wilcox Smith

 


Je me lève et pose mes pieds sur le parquet chaud et luisant. je reste un instant ainsi, à sentir le bois et la chaleur sous mes pieds et à m'amuser des traits de lumière. Je m'habille sans faire de bruit, tout en surveillant les mouvements des parents. Je vais jusqu'à la fenêtre close poser mon front contre la vitre. Elle est brûlante ! J'aperçois les feuilles du marronnier, tout proche, qu'aucune brise ne vient remuer.

Je quitte la chambre. En passant dans la cuisine, autre sensation sous mes pieds que donne le lino marron  amolli par le soleil. Pénombre et silence. Volets clos. J'ouvre la porte du palier et entre dans mon domaine : l'escalier rouge.
Dans l'escalier de pierre, peint en rouge sombre, c'est la fournaise ! Un vasistas l'éclaire et on dirait que le soleil s'est concentré dessus. Mais peu importe !

"Tu vois, Madame Mimisse*, c'est mon domaine..."

Il y a la marche plus large parce qu'elle se trouve devant la porte de la fenière. On n'y met plus le foin depuis longtemps, dans cette fenière. Plus depuis que grand-père n'a plus de cheval ! Le dernier Pompon est mort bien avant ma naissance... Mais il reste toujours la trappe qui s'ouvrait pour qu'on  fasse passer le foin directement dans l'écurie de Pompon.
Je m'assois sur cette marche. C'est là mon trône. Et de là je régente toute la maison. C'est moi qui fais dormir les gens. Je suis dans le château de la Belle au Bois Dormant... Seule, je vis. Je suis terriblement vivante. Je sens ma tête qui brûle sous les rayons ardents, mes joues qui rougissent, la sueur qui emperle mon front. Braver la chaleur. Rester encore un peu parce que je suis le maître du jeu !...

Briton_Riviere_Sympathy_
Briton Riviere : Sympathie

 

Maintenant, je peux continuer à descendre. Doucement je tourne la poignée de l'appartement de mes grands-parents. Dans leur couloir, plus près du sol, non loin de la buanderie et du puits creusé dans le sous-sol, il fait beaucoup plus frais. Du moins a-t-on cette impression en arrivant du four de l'escalier. Silence ici aussi. Silence ? Pas tout à fait ! Des ronflements sonores rappellent que mes grands-parents récupèrent de leur matinée... J'ai un sourire de satisfaction. Dans le genre : "Dormez, braves gens, je veille pour vous !"...
Je vais même, tout doucement, tourner la poignée de porcelaine de la porte de leur chambre à coucher pour admirer "mon oeuvre"... Sur le dos, mains jointes comme des gisants, ils dorment et ronflent. Parfois une respiration se suspend et reprend dans un ronflement plus sonore. Ou bien, c'est un balbutiement, une détente du corps qui me fait refermer la porte au plus vite. Sinon, je contemple... Comme ils dorment bien ! Ils se laissent aller dans le sommeil avec gourmandise. Ils s'étalent, se répandent. Je ne sais comment j'ai pu faire pour me glisser entre eux lors d'une absence de mes parents alors qu'ils avaient la charge de me garder et que j'avais des peurs nocturnes...


Constant_Brochart_

Constant Brochart

 

La porte est refermée.

Par le carreau au-dessus de la porte d'entrée entrent des flots de lumière. Je pose ma main sur la porte pour sentir le bois brûler de l'autre côté. A présent, je peux terminer le tour de mon royaume par la visite de la salle à manger de mes grands-parents...

Il n'y a personne dans cette pièce, seulement son odeur un peu surannée, ses meubles astiqués dont le précieux buffet !... C'est lui qui m'attire ! J'aime beaucoup en ouvrir les battants pour admirer le contenu. 
Il y a aussi le dessus du buffet dont j'examine les objets un à un! Les portraits de mes frère et soeur en cheveux longs, avec une coque et un noeud ! Les napperons au crochet ou en dentelle du Puy sur lesquels reposent de petits vases à jacynthes, un plateau à fond miroir sur lequel est un joli service à porto...
Tout cela m'attire-t-il vraiment ? Disons que, sans doute j'aime déjà cet univers de choses passées, symboles d'un vécu, traces d'un avant-moi que j'aurais aimé connaître... J'aurais aimé connaître les personnes qui ont été sur ces photos, qui ont écrit ces lettres ou qui ont reçu ces cartes postales. J'en côtoie certaines et pourtant ce ne sont pas les mêmes !... Ces gens-là reposent dans le tiroir de gauche du buffet.

 
Dans celui de droite, il ya des choses vraiment plus intéressantes pour une petite fille juste assez gourmande pour les apprécier !... Voilà mon but ! Je sais que je trouverai toujours là la boîte de fer des Pastilles Vichy que mon grand-père adore et aussi...(et surtout !) la petite boîte en carton Casino, de couleur jaune orange, contenant des barres de chocolat noir fourrées à la crème enveloppées dans un papier glacé de couleur bleue !...  Je me suis fait une règle :  ne 
jamais prendre la dernière barre; on verrait le larcin !...

Mais je crois que Grand-Mère n'était pas dupe car malgré la découverte plus que probable des boîtes presque vides, elle ne les a jamais changées de place !... 

Carl_von_Bergen

Carl Von Bergen

* "Madame Mimisse" était la compagne imaginaire d'une petite fille solitaire.