... dans les années 50.

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C'est sans doute le silence qui me réveille. Le silence de la chambre vide mais aussi celle, curieusement insolite, de la maisonnée toute entière. Hier, je m'endormais dans le brouhaha des conversations, bercée par les chants et la joie de la veillée - j'avais pourtant durement lutté contre le sommeil dans l'espoir d'entendre le Père Noël se poser sur le toit ! - et ce matin, aucun bruit... Comme si tout le monde marchait sur la pointe des pieds ou s'ils... étaient tous partis !...
D'habitude je perçois les bruits de la préparation du petit-déjeuner dans l'appartement de mes parents à l'étage...  Mais même en tendant l'oreille, rien ne me parvient non plus de celui de mes grands-parents au rez-de-chaussée ! C'est comme une méchante farce qu'ils me feraient ... Il faut en avoir le cœur net !
J'escalade mon lit à barreaux et je me glisse, pieds nus, en pyjama, dans l'escalier rouge...

Je vais lentement. Il y a à la fois la peur d'une mauvaise surprise - Père Fouettard n'est jamais bien loin et j'ai si souvent "fait tourner en bourrique" les grandes personnes - mais aussi, malgré la hâte de parvenir à la salle à manger, simplement l'envie de retenir le plaisir de l'attente, parce que je sais bien au fond de moi qu'on ne m'a pas abandonnée !...

En bas de l'escalier rouge, il y a le couloir de mes grands-parents ; la porte en est ouverte.
A présent j'entends des bruits d'assiettes. Je pense surtout à la cheminée et aux souliers déposés hier devant les braises que Grand-Père avait promis d' éteindre pour que Père Noël ne se brûle pas !
Toujours cette hâte lente : je rase le mur, fébrile, inquiète... Je reste sur le pas de la porte ; on ne m'a pas encore vue. ..
Tout le monde est là. Les dames sont affairées à la cuisine, silencieuses et appliquées. Qui finit d'essuyer le beau service, qui remue quelque chose dans une casserole, qui lave la salade, qui pétrit une pâte, qui vérifie la température du four... C'est Grand-Père qui officie et commande la préparation des pâtés et des viandes; la pâtisserie est réservée à ma grand-mère et à ses sœurs. La pièce embaume ; de fines gouttelettes de buée ruissellent sur les vitres.

Avant de me manifester je tente de glisser un œil vers la salle à manger. Maman est en train de dresser la table de Noël mais je ne peux pas voir la cheminée d'où je me tiens... Par contre, je vois très bien, à ma droite, accroché à côté du balai, le vilain martinet sur lequel plaisante Grand-Père  : "le cadeau du Père Fouettard !"

On m'a vue !
Je suis enfin accueillie par des sourires! On s'exclame, on m'embrasse, on m'emporte ! Ce matin il n'y aura pas de remarque sur les pieds nus et la robe de chambre oubliée sur sa chaise.
- Ferme les yeux! Ferme les yeux !
Chaleur des baisers et des caresses, odeur de pin, de bougie, d'orange et de cannelle.
- Maintenant, tu peux les ouvrir.
On m'a déposée devant la cheminée. ..

Il ne reste que mes petit souliers garnis de friandises - ah, les fameux fondants aux couleurs pastels, les papillotes à pétards ! - et, à côté, les paquets rutilants, fermés par de jolis rubans, qu'on m'invite à ouvrir... La poussette pour la poupée, un nécessaire pour mon Bébé, le cheval à bascule, une boîte de peinture, une boîte à ouvrage, la trousse du docteur... Aucune année, Père Noël n'aura failli !

Et parce que c'est Fête, j'ai le droit de prendre mon lait sur la table de la salle à manger, près du feu auquel Grand-Père redonne vie, entourée de mes joujoux.
Tout à l'heure, il y aura la toilette, la robe de fête et le ruban dans les cheveux. Il y aura peut-être des invités et donc d'autres surprises ! Le repas s'éternisera et lorsque la bûche arrivera il y aura longtemps que j'aurai quitté la table. Après avoir picoré et becqueté, la permission me sera donnée de jouer aux pieds des grands, ne perdant pas une miette de ce qui se diront les grandes personnes.

L'après-midi, Grand-Père écoutera ses disques : les chants de Noël, les opérettes. Pour moi, on mettra des chansons enfantines et Grand-Père refera une petite lanterne avec l'écorce d'une mandarine. Puis viendront les contes de ma grand-tante Marie... Grande et toujours très droite, elle s'installe  au coin de la cheminée, le chat sur les genoux. Puis ses yeux pétillent et elle commence à raconter ! L'auditoire rit souvent.  Je ne comprends pas grand chose ! Il y a même parfois des répliques en patois mais je l'imite tellement bien en répétant que l'auditoire rit deux fois !


A six heures,quand  la nuit sera tombée, mon père allumera les étincelles qui font ruisseler de lumière le grand sapin. Puis on branchera la guirlande électrique colorée. Les grands-tantes serviront le chocolat fumant et la pompe aux pommes. Et Noël sera presque passé...

 

@ Lakévio

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