C'était au début du siècle... dernier...

Ma grand-mère, la Grenadière si vous vous rappelez, ainsi nommée parce qu'elle aurait eu un grand-père grenadier de l'Empire..., avait aussi la réputation de soigner l'éducation de ses enfants. C'est dire si l'école était importante pour elle.
Ainsi donc, mon père, godillots lacés, sarrau noir sur culotte courte, cape et béret, s'en fut, dès son plus jeune âge, la main dans celle de sa soeur aînée, "chauffer les bancs" à l'école du village.

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Mais il en fallait du courage pour aller à l'école en ce temps-là !
Tout d'abord ne pas craindre de se lever tôt ! Apprécier l'eau froide sur le museau pour la toilette...
et aimer la nature et les intempéries !

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Et bien sûr laisser ses peurs sous le lit avant de se jeter dans la nuit et traverser bois sombres et prairies brumeuses au petit matin !

Se lever tôt parce que l'école était à quatre kilomètres par la route, alors, on prenait les raccourcis ! Bien sûr, on partait en bande avec les enfants du hameau. On retrouvait en route ceux des Bajaris et on terminait ensemble avec des rires, des bagarres aussi. Mais on connaît aussi le sadisme des grands sur les petits : faire croire, faire peur ! Et en Auvergne comme partout, les histoires de brigands, de  l'homme-loup, l'homme noir, la dame blanche, les fantômes, les esprits, le Malin rôdent dans la campagne...

Avant de partir il y avait ce moment de réconfort entre le feu et la table. Celui du chocolat chaud. Encore une lubie de La Grenadière ! Un petit déjeuner de prince à la campagne !

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Elle vérifie la veste et le cache-nez et le temps qu'il fait pour savoir s'il faut donner aussi la pèlerine qui protège du froid, de la neige ou de la pluie. Puis le sac. "As-tu tous tes livres ?"

"Où est le panier du casse-croûte" ? Parce qu' il fallait emporter ce qu'on mangerait à midi. Pas de cantine ! Pain et fromage ou pain au lard, omelette, et les fruits de saison : tomates, pommes, poires sauvages, châtaignes, noix... qu'on offrait souvent à la maîtresse et l'eau fraîche de la pompe. L'été on mangeait dans la cour et l'hiver dans la classe même, autour du poêle où l'on pouvait faire réchauffer sa soupe. Il y avait ceux qui avaient "oublié" leur gamelle. Souvent les mêmes. Quand ils ne "l'oubliaient" pas, ils n'avaient souvent que le pain : "le fromage était tombé en route" !... Alors les yeux de la maîtresse se portaient sur quelqu'un  dont le sac était toujours bien garni et celui-ci déclarait qu'il n'avait plus très faim et proposait de partager : "ce serait bête de le laisser perdre ! On ne va pas le donner aux poules!" Et la maîtresse remerciait d'un regard chaleureux.

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Il y avait donc ce long chemin avant l'accès au savoir. Les feuilles d'automne  crissant sous les galoches, l'air plus vif au sommet des côtes, le brouillard dans le vallon, les copains qui secouent les branches mouillées et toute l'eau de la nuit qui pleut soudain sur vous.

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Le départ dans la nuit à la lanterne, la bûche pour le poêle de la classe sous le bras, la peur au ventre à l'idée de traverser le bois. Les chemins gelés et les glissades et bousculades sur la rivière, l'effleurement d'une tige qui vous glace le cou, la ronce qui s'accroche ou encore la vieille branche qui craque et qui vous fait sursauter et tout le monde se moque de vous : "Eh, mauviette !"

Et un jour la neige ! Promesse de paysages immaculés et de féroces batailles avec ceux des Bajaris ou ceux de Saint Hilaire. S'enfoncer dans la masse jusqu'aux genoux. Avancer avec peine dans les vallons - c'est le moment de s'aider du bâton coupé dans le noisetier au printemps dernier et artistiquement décoré au couteau quand le bois est encore tendre - et grimper avec allégresse sur les côteaux pour admirer la plaine et les bois devenus blancs. Glisser sur l'étang gelé. Cueillir le houx pour la maîtresse comme on cueillera les premiers perce-neige, les premiers crocus, les premiers genêts, la violette et l'églantine...

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Parce qu'elle aime les fleurs, la maîtresse... On lui cueillerait même les rayons de soleil si on pouvait lorsqu'ils reviennent enfin sur les vallons, frôlant l'herbe verte, se glissant même au fond des sous-bois à faire miroiter et chanter l'eau des rioux parmi les fougères.

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Et elle aime son petit écolier appliqué... Elle n'est pas très forte en calcul, croit-il. Lorsqu'elle donne un problème un peu difficile, le petit écolier est toujours un des trois garçons qu'elle interroge avant les autres. S'ils ont tous les trois la même réponse, elle dit : "Bravo, vous avez trouvé !" Mais si Gilbert,  Raymond et André n'obtiennent pas le même résultat , elle dit : "oh, oh ! il faut recompter !"...

 

 

Il y a, au fond d'un joli village, non loin d'un étang,  

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des lettres noires à moitié effacées sur une vieille bâtisse restaurée.
                                                       
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Quand je passe là, j'imagine un écolier en sarrau noir appliqué  à calculer sur le bout d'ardoise qu'il tient sur ses genoux.


Mon père.

 


Photos : Les photos sont de Robert (Picasa). La dernière est de Gérard Charnonnel (Picasa). On y voit derrière l'église la vieille mairie- école et sa petite porte surmontée de la plaque qui apparaît blanche et où on devine pour quelques temps encore le mot "Ecole".